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Connectivites — maladies auto-immunes systémiques

Matière : Rhumatologie · Niveau : cours magistral / exposé Source : support de cours (lupus, SAPL, Sjögren, sclérodermie, myosites, connectivite mixte), avec repères de nomenclature francophone signalés 🇫🇷.


0. La logique du chapitre

Six maladies, une même mécanique : des auto-anticorps attaquent le tissu conjonctif, présent partout — d’où des atteintes multi-organes.

Pour ne pas s’y perdre, un seul principe :

Chaque connectivite = un anticorps spécifique + un organe cible caractéristique.

MaladieAnticorps le plus spécifiqueSignature clinique
LupusAnti-dsDNA, anti-SmÉruption malaire, atteinte rénale, cytopénies
SAPLAnticoagulant lupique, anticardiolipineThromboses + fausses couches
SjögrenAnti-SSA / anti-SSBSécheresse oculaire et buccale
Sclérodermie diffuseAnti-SCL-70Fibrose cutanée et pulmonaire
CREST (limitée)AnticentromèreRaynaud, HTAP
Connectivite mixteAnti-U1-RNPChevauchement des trois
DermatomyositeAnti-Mi-2, anti-Jo-1Faiblesse proximale + peau

🔑 Les ANA sont le test de débrouillage de tout le chapitre : très sensibles, très peu spécifiques. Un ANA négatif écarte ; un ANA positif n’affirme rien.


1. Lupus érythémateux systémique (LES)

Définition

Maladie auto-immune associée à de nombreux auto-anticorps — notamment ANA et anti-dsDNA — provoquant une inflammation diffuse de tout l’organisme : peau, cerveau, reins, articulations et sang. La cause reste inconnue.

Le diagnostic repose sur la présence d’au moins 4 des 11 manifestations connues.

Les critères

  1. Éruption malaire
  2. Éruption discoïde
  3. Photosensibilité
  4. Ulcérations buccales
  5. Arthrite (90 % des patients)
    • Souvent le premier symptôme motivant la consultation
    • ⭐ Douleurs non déformantes et non érosivesradiographies normales
  6. Sérosite : pleurésie, péricardite, avec parfois épanchement
  7. Atteinte neurologique : psychose, crises convulsives, AVC par vascularite
  8. Anémie hémolytique (l’anémie inflammatoire est plus fréquente) ; aussi lymphopénie, leucopénie, thrombopénie
  9. ANA positifs
  10. Trouble immunologique : anti-dsDNA, anti-Sm, test faussement positif pour la syphilis, cellules LE
  11. Atteinte rénale — même minime : la glomérulonéphrite membraneuse est la plus fréquente ; cylindres hématiques et hématurie possibles

Autres manifestations, hors critères : alopécie (fréquente), atteintes pulmonaires (pneumonie, hémorragie alvéolaire, maladie restrictive), atteintes oculaires (photophobie, taches cotonneuses, cécité), vascularite mésentérique, phénomène de Raynaud, syndrome des antiphospholipides.

Le lupus induit par les médicaments

Il épargne les reins et le cerveau. Anticorps antihistones présents, anti-dsDNA absents.

Examens — ce que chaque anticorps apporte

TestFréquenceInterprétation
ANA95–99 %Négatif → exclut le lupus (très sensible). Positif → faible spécificité. ⚠️ Ne pas traiter un ANA positif chez un patient asymptomatique.
Anti-dsDNA60 %Uniquement dans le LES, extrêmement spécifique
Anti-Sm30 %Uniquement dans le LES, extrêmement spécifique
ComplémentDiminué, corrélé à l’activité ; chute encore lors des poussées
Anti-SSA / anti-SSB10–20 %Surtout dans le Sjögren (65 %). ⭐ Anti-Ro maternel → risque de lupus néonatal : vérifier l’ECG du nourrisson (bloc cardiaque)
Anti-ribosomal PRisque ou présence d’un lupus cérébral

🔑 Mnémotechnique du complément : SLE = 3 lettres → C3 diminué. Hep C = 4 lettres → C4 diminué.

Le cas clinique à connaître

Une femme de 34 ans, lupique, est admise pour pneumonie et confusion. Poussée lupique ou sepsis ? Quel examen apporte l’information la plus utile ?

Réponse : diminution du complément ET augmentation des anti-dsDNA. Les anti-Sm sont spécifiques mais leur taux ne varie pas en poussée. Le taux d’ANA ne renseigne pas sur la sévérité. L’IRM cérébrale est le plus souvent normale dans le lupus cérébral, sauf AVC.

Traitement

SituationTraitement
Poussée aiguëBolus de corticoïdes à forte dose
Maladie chronique légère (peau et articulations)Hydroxychloroquine
Néphrite lupiqueCorticoïdes ± cyclophosphamide ou mycophénolate
Contrôle de la progressionBélimumab — inhibe l’action des cellules B

⚠️ La biopsie rénale est le seul moyen de déterminer la sévérité de la néphrite (glomérulosclérose et cicatrices ne répondent pas au traitement). L’analyse d’urine seule est insuffisante.

Causes de décès : chez le sujet jeune → l’infection. Chez le sujet plus âgé → l’infarctus du myocarde, par athérosclérose accélérée.


2. Syndrome des antiphospholipides (SAPL)

⚠️ La majorité des cas ne sont pas associés au lupus.

Trouble idiopathique dû à des anticorps IgG ou IgM dirigés contre des phospholipides chargés négativement :

  • Anticoagulant lupique
  • Anticorps anticardiolipine
  • Bêta-2-glycoprotéine I

Clinique

Thromboses artérielles et veineuses + fausses couches spontanées à répétition.

L’équation à retenir

SAPL = thromboses + aPTT (TCA) élevé + PT/INR normaux

C’est l’inverse des autres thrombophilies : ici, un test de coagulation allongé s’accompagne d’une tendance thrombotique, pas hémorragique.

  • VDRL ou RPR faussement positifs avec FTA normal : l’anticorps réagit avec le réactif de laboratoire, qui est une cardiolipine.
  • Les anticardiolipine sont plus souvent responsables des fausses couches ; l’anticoagulant lupique est plus souvent associé à l’aPTT élevé.

Examens

TestRôle
Test de mélangemeilleur test initialOn mélange le plasma du patient à parts égales avec du plasma normal. Déficit en facteur → l’aPTT se normalise. Anticorps antiphospholipide → l’aPTT reste élevé.
Test au venin de vipère de Russell (RVVT)Le plus spécifique de l’anticoagulant lupique. Prolongé, ne se corrige pas après mélange. ⚠️ L’héparine interfère.

Traitement

  • Thromboses (TVP ou EP) : héparine puis warfarine
  • Les épisodes thrombotiques imposent un traitement à vie
  • Aucun traitement chez le porteur asymptomatique d’anticorps

Fausses couches — les deux questions types

Quand rechercher des anticardiolipine comme cause d’avortement spontané ?Deux avortements ou plus du 1er trimestre, ou un seul avortement du 2e trimestre.

Quel traitement pour prévenir une récidive ?Héparine + aspirine.

⚠️ Astuce : warfarine et corticoïdes sont de mauvaises réponses. La warfarine est contre-indiquée au 1er trimestre ; les corticoïdes sont inefficaces. Il n’existe aucun traitement d’un avortement spontané en cours — il est trop tard.


3. Syndrome de Sjögren

Maladie auto-immune idiopathique due à des anticorps dirigés contre les glandes lacrymales et salivaires. 90 % de femmes.

Associations : polyarthrite rhumatoïde, LES, cirrhose biliaire primitive, polymyosite, thyroïdite de Hashimoto.

Symptômes

  • Douleurs articulaires chez 90 % des patients — la grande majorité en présente
  • Sécheresse buccale : besoin de boire constamment, difficulté à avaler les aliments secs, caries étendues et perte dentaire (la salive nettoie mécaniquement les dents et neutralise l’acidité)
  • Sécheresse oculaire : sensation de « sable dans les yeux », brûlure, démangeaisons — kératoconjonctivite sèche
  • Diminution des sécrétions vaginales → dyspareunie

Moins fréquents : vascularite, atteinte pulmonaire, pancréatite, acidose tubulaire rénale (20 %).

⚠️ Astuce : quand on demande la complication « la plus dangereuse » du Sjögren, la réponse est le LYMPHOME (jusqu’à 10 % des patients).

Examens

TestStatut
Test de SchirmerMeilleur test initial — mesure l’humidité d’un papier filtre placé contre l’œil
Biopsie de lèvre ou de parotideTest le plus précis — infiltration lymphoïde des glandes salivaires
Anti-SSA / anti-SSB (anti-Ro / anti-La)Meilleur test sanguin initial, positifs dans 65 %
Rose bengaleÉpithélium cornéen anormal
ANA, FR, anémie, leucopénie, éosinophiliePrésents mais non spécifiques

Traitement

  1. Hydratation de la bouchemeilleur traitement initial : petites gorgées fréquentes, gomme sans sucre, traitements au fluor
  2. Larmes artificielles pour prévenir les ulcères cornéens
  3. Lifitégrast ou ciclosporine topique contre l’inflammation oculaire
  4. Pilocarpine et céviméline : augmentent l’acétylcholine, principal stimulant de la salive
  5. Pas de traitement curatif, mais l’espérance de vie n’est pas réduite — surveiller l’apparition d’un lymphome

Les corticoïdes sont toujours une mauvaise réponse dans le syndrome de Sjögren.


4. Sclérodermie (sclérose systémique) et CREST

Diffuse dans 20 % des cas, limitée dans 80 %. Femme jeune (20–40 ans), 3 fois plus touchée que l’homme. Fibrose de la peau et des organes internes : poumons, reins, tube digestif.

CREST = la forme limitée

LettreSignification
CCalcinoses
RRaynaud
EEsophageal dysmotility — troubles de la motilité œsophagienne
SSclérodactylie
TTélangiectasies

Le phénomène de Raynaud

Hyperréactivité vasculaire des doigts, déclenchée par le froid ou le stress émotionnel : douleur et pâleur (blanc)cyanose (bleu)hyperémie réactionnelle (rouge). Parfois ulcérations et gangrène.

Atteintes d’organes

OrganeManifestation
PeauFibrose des mains, du visage, du cou, des extrémités ; télangiectasies ; troubles de pigmentation
DigestifDysmotilité œsophagienne avec RGO ; diverticules à large col de l’intestin grêle et du côlon ; diarrhée par prolifération bactérienne dans ces diverticules
ReinCrise hypertensive brutale
PoumonFibrose pulmonaire (maladie restrictive), hypertension pulmonaire
CœurFibrose myocardique, péricardite, bloc cardiaque ; l’atteinte pulmonaire entraîne une hypertrophie du ventricule droit

Limitée ou diffuse ?

Limitée (CREST)Diffuse
ÉtendueDistale aux coudes et aux genouxProximale aux coudes et aux genoux
Visage et couPeut être touchéPeut être touché
AnticorpsAnticentromère +Anti-SCL-70 +
PoumonHypertension pulmonaireFibrose pulmonaire

Le CREST entraîne une hypertension pulmonaire primaire alors que les poumons eux-mêmes sont normaux.

Examens

  • ANA positifs chez 85–90 %, mais non spécifiques
  • VS généralement normale
  • SCL-70 (anti-topoisomérase) : test le plus précis, mais présent chez seulement 30 % des formes diffuses et 20 % des formes limitées
  • Anticentromère : présent chez 50 % des CREST, extrêmement spécifique

Traitement — organe par organe

AtteinteTraitement
Progression de la maladieMéthotrexate (la pénicillamine n’est pas efficace)
Crise rénaleInhibiteurs de l’enzyme de conversion — même si la créatinine est élevée
Dysmotilité œsophagienneIPP pour le RGO
RaynaudInhibiteurs calciques
Fibrose pulmonaireCyclophosphamide — améliore la dyspnée et les EFR
Hypertension pulmonaireBosentan, ambrisentan (antagonistes de l’endothéline) ; sildénafil ; analogues de la prostacycline (iloprost, tréprostinil, époprosténol)
Maladie thromboemboliqueRiociguat (stimulateur de cGMP)

5. Myosites

Polymyosite

Myopathie inflammatoire à faiblesse musculaire proximale : difficulté à se lever d’une chaise ou à monter les escaliers.

  • Les muscles faciaux et oculaires ne sont PAS affectés (contrairement à la myasthénie)
  • Muscles proximaux faibles, mais seulement 25 % ont douleur et sensibilité
  • Dysphagie possible par atteinte des muscles striés du pharynx
  • Muscles cardiaques rarement touchés ; CK-MB peut être élevé
  • Anticorps anti-Mi-2 présents

Dermatomyosite

Polymyosite + atteinte cutanée :

SigneDescription
Atteinte malaireÉrythème du visage
Signe du châleÉrythème du visage, cou, épaules, haut du thorax et dos
Éruption héliotropeŒdème et coloration violacée des paupières
Papules de GottronPlaques squameuses sur le dos des mains, surtout aux IPP et MCP

⚠️ La dermatomyosite est associée au cancer dans 25 % des cas — ovaire, poumon, digestif, lymphatique. Il faut le chercher.

Examens

  • CPK et aldolasemeilleur test initial
  • Biopsie musculairetest le plus précis
  • ANA souvent positifs, non spécifiques
  • Anti-Jo-1 → fibrose pulmonaire (suggère une atteinte pulmonaire)
  • IRM : atteinte musculaire en plaques ; électromyographie souvent anormale
  • VS, CRP, FR : parfois anormaux, non spécifiques

Traitement

  • Corticoïdes, généralement suffisants
  • Si absence de réponse ou intolérance : méthotrexate, azathioprine, immunoglobulines IV, mycophénolate
  • Hydroxychloroquine pour les lésions cutanées

Myosite à corps d’inclusion

  • Faiblesse lentement progressive des muscles distaux ET proximaux, en particulier les fléchisseurs distaux des membres supérieurs
  • ⭐ À l’examen : quadriceps faibles et incapacité à faire un poing, en même temps
  • Biopsie musculaire = test le plus précis ; créatine kinase élevée
  • Il n’existe pas de traitement

6. Connectivite mixte (MCTD)

Chevauchement entre LES, sclérodermie et polymyosite.

Douleurs articulaires avec :

  • Œdème des mains et synovite à l’apparition
  • Myosite et hypertension pulmonaire
  • Sclérodactylie, calcinoses, rash malaire
  • Rash de Gottron
  • Atteinte rénale (25 %)
  • Sérosites et syndrome sec (50 %)

Test :anti-U1-RNP (anti-protéine ribonucléique U1) — le plus spécifique.

⚠️ Si anti-Sm ou anti-dsDNA sont positifs, le diagnostic le plus probable est le LES, pas la connectivite mixte.

Traitement : corticoïdes, azathioprine ou méthotrexate. Cyclophosphamide pour la maladie pulmonaire interstitielle.


7. 📊 Le tableau des anticorps

AnticorpsMaladieValeur
ANAToutesTrès sensible, peu spécifique. Négatif → exclut
Anti-dsDNALES (60 %)Extrêmement spécifique · augmente en poussée
Anti-SmLES (30 %)Extrêmement spécifique · ne varie pas en poussée
AntihistonesLupus médicamenteuxAnti-dsDNA absents · reins et cerveau épargnés
Anti-SSA / SSBSjögren (65 %), LES (10–20 %)Anti-Ro maternel → bloc cardiaque néonatal
AnticentromèreCREST (50 %)Extrêmement spécifique
Anti-SCL-70Sclérodermie diffuse (30 %)Le plus précis, peu sensible
Anti-U1-RNPConnectivite mixteLe plus spécifique
Anti-Mi-2Polymyosite
Anti-Jo-1Dermatomyositefibrose pulmonaire
Anticoagulant lupique, anticardiolipineSAPLThromboses, fausses couches

8. Les 10 pièges à éviter

  1. Traiter un ANA positif chez un patient asymptomatique : ne jamais le faire.
  2. Croire qu’un ANA positif fait le diagnostic : il est sensible, pas spécifique.
  3. Suivre l’activité du lupus sur les ANA ou les anti-Sm : c’est le complément (bas) et les anti-dsDNA (hauts) qui bougent en poussée.
  4. Oublier que le lupus médicamenteux épargne reins et cerveau et n’a pas d’anti-dsDNA.
  5. Confondre le sens du TCA dans le SAPL : il est allongé alors que le patient thrombose.
  6. Donner de la warfarine ou des corticoïdes pour prévenir une fausse couche : c’est héparine + aspirine.
  7. Donner des corticoïdes dans le Sjögren : toujours une mauvaise réponse.
  8. Oublier le lymphome comme complication la plus dangereuse du Sjögren.
  9. Craindre de donner un IEC dans la crise rénale sclérodermique parce que la créatinine monte : c’est justement le traitement.
  10. Ne pas chercher un cancer devant une dermatomyosite : 25 % des cas.