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Questions à maîtriser pour l’exposé

« Qu’est-ce que la science ? » — Alan F. Chalmers

Réponds à voix haute sans regarder, puis vérifie. Les ⭐ tombent presque à coup sûr. Les ⭐⭐⭐ des sections N et O sont la conclusion du livre : c’est là que se joue la note. Les exemples (la dinde, le corbeau rose, les pilotis, le nichoir) sont le cœur de l’exposé — un jury retient un exemple, pas une définition.


A. Le livre, sa question, sa méthode

A1. ⭐⭐ Quelle est la question du livre, formulée par Chalmers lui-même ?

« Si la science a quelque chose de particulier, qu’est-ce donc ? » Le livre est une tentative d’élucider cette question.

A2. ⭐ Pourquoi la question se pose-t-elle socialement ?

Parce que qualifier un énoncé de « scientifique » lui confère « une sorte de mérite » et « une confiance particulière ». La publicité s’en réclame, les sciences sociales et politiques s’en réclament, les marxistes veulent faire du matérialisme historique une science, et les universités américaines ont eu des enseignements de science de la laiterie, de la viande, et même de science mortuaire. La question légitime est : « sur quels fondements une telle autorité est-elle basée ? »

A3. ⭐ Quelle est la référence exacte de l’ouvrage ?

Alan F. Chalmers, Qu’est-ce que la science ? Récents développements en philosophie des sciences : Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend ; original What is this Thing Called Science?, University of Queensland Press, 1976, 2ᵉ éd. 1982 ; trad. Michel Biezunski, La Découverte, Paris, 1987. Quatorze chapitres.

A4. ⭐⭐ Quelle est la stratégie d’exposition de Chalmers, et pourquoi ?

Il présente des positions extrêmes sous une forme caricaturale, et le dit : « Mon intention est d’abord pédagogique. En comprenant ces positions extrêmes et leurs faiblesses, le lecteur sera mieux armé pour comprendre ce qui a motivé la formulation des théories modernes. » Chaque position corrige la précédente.

A5. Quel adage résume la démarche du livre ?

« Nous partons d’un certain degré de confusion pour aboutir à un autre degré de confusion qui se situe à un niveau plus élevé. »

A6. ⭐ Chalmers est-il popperien ?

Il s’est formé « dans une atmosphère dominée par les thèses du professeur Karl Popper » et lui doit beaucoup, ainsi qu’à Lakatos. Mais l’une des choses qu’il apprit à Sydney fut « que Popper se trompait effectivement sur un grand nombre de points ». Il ajoute cependant que « l’approche de Popper est infiniment meilleure que celle en vigueur dans la plupart des départements de philosophie que je connais ».


B. L’inductivisme naïf

B1. ⭐⭐ Énoncez le point de vue communément admis sur la science, tel que Chalmers le résume.

« Le savoir scientifique est un savoir qui a fait ses preuves. Les théories scientifiques sont tirées de façon rigoureuse des faits livrés par l’observation et l’expérience. Il n’y a pas de place dans la science pour les opinions personnelles, goûts et spéculations de l’imagination. La science est objective. On peut se fier au savoir scientifique parce que c’est un savoir objectivement prouvé. »

B2. ⭐ D’où vient historiquement cette conception ?

De la Révolution scientifique du xviie siècle — Galilée, Newton, et Francis Bacon : pour comprendre la Nature, il faut consulter la Nature elle-même et non les écrits d’Aristote.

B3. ⭐⭐ Distinguez énoncé singulier et énoncé universel, avec un exemple de chacun.

Un énoncé singulier se réfère à un événement en un lieu et à un moment donnés : « Le papier de tournesol vire au rouge quand il est plongé dans ce liquide. » Ce sont les énoncés d’observation. Un énoncé universel porte sur la totalité des événements d’un type, en tous lieux et en tous temps : « L’acide fait virer le papier de tournesol au rouge. » Ce sont les lois et théories.

B4. ⭐⭐⭐ Énoncez le principe de l’induction.

« Si un grand nombre de A ont été observés dans des circonstances très variées, et si l’on observe que tous les A sans exception possèdent la propriété B, alors tous les A ont la propriété B. »

B5. ⭐⭐ Quelles sont les trois conditions d’une induction légitime ?

1. Le nombre d’énoncés d’observation doit être élevé. 2. Les observations doivent être répétées dans une grande variété de conditions. 3. Aucun énoncé d’observation accepté ne doit entrer en conflit avec la loi.

B6. ⭐ Illustrez les conditions 1 et 2.

Condition 1 : on ne conclut pas que tous les métaux se dilatent d’après une seule barre, ni que tous les Australiens sont alcooliques d’après un seul individu. Condition 2 : chauffer la même barre cent fois ne vaut rien ; il faut des métaux différents, des barres longues et courtes, du fer, de l’argent, du cuivre, à hautes et basses pressions et températures.

B7. ⭐⭐ Quelle différence entre induction et déduction ?

L’induction va du particulier au général (des énoncés singuliers à une loi) ; la déduction va du général au particulier. Une déduction valide se caractérise par le fait que si les prémisses sont vraies, la conclusion doit nécessairement être vraie.

B8. ⭐⭐⭐ Donnez l’exemple de Gromatou et dites ce qu’il prouve.

« Tous les chats ont cinq pattes · Gromatou est mon chat · donc Gromatou a cinq pattes. » C’est une déduction parfaitement valide, et pourtant les prémisses et la conclusion sont fausses. Cela prouve que la logique déductive n’est pas source d’énoncés vrais sur le monde : « la déduction ne permet que de dériver des énoncés à partir d’autres énoncés donnés ».

B9. ⭐ Quelle est la forme générale de toute explication ou prédiction scientifique chez l’inductiviste ?

1. Lois et théories · 2. Conditions initiales · 3. Prédictions et explications.

B10. Qu’appelle-t-on conditions initiales ? Donnez l’exemple de Chalmers.

L’ensemble des énoncés décrivant précisément la configuration à l’étude. Pour l’explication de l’arc-en-ciel : la position du Soleil dans le ciel par rapport à l’observateur, celle du nuage de gouttes de pluie. La description d’un dispositif expérimental en est un exemple typique.

B11. ⭐⭐ Quels sont les trois attraits de l’inductivisme ?

Le pouvoir explicatif et prédictif (par déduction) · l’objectivité (l’observation et l’induction sont impersonnelles : ni goût, ni opinion, ni espoir) · la fiabilité (les énoncés d’observation sont assurés par les sens, et la confiance se transmet aux lois).

B12. ⭐ Comment Chalmers montre-t-il qu’il n’a pas inventé cette position pour la critiquer ?

En citant l’économiste A.B. Wolfe décrivant « un esprit doué d’une puissance et d’une étendue surhumaines » : 1. observer et enregistrer tous les faits, sans sélection ni évaluation a priori de leur importance ; 2. les analyser, comparer et classer, sans hypothèses ; 3. en tirer par induction des énoncés généraux ; 4. poursuivre déductivement.


C. Le problème de l’induction

C1. ⭐⭐⭐ Pourquoi l’induction ne peut-elle pas se justifier par la logique ?

Parce qu’un argument inductif n’est pas logiquement valide : ses prémisses peuvent être vraies et sa conclusion fausse sans contradiction. J’ai beau avoir observé des milliers de corbeaux noirs, « la logique n’offre aucune garantie que le prochain corbeau que j’observerai ne sera pas rose ».

C2. ⭐⭐⭐ Racontez la dinde inductiviste.

Empruntée à Bertrand Russell et brodée par Chalmers. Nourrie à 9 heures dès son arrivée à la ferme, la dinde, en bonne inductiviste, ne s’empresse pas de conclure. Elle observe les mercredis et les jeudis, les jours chauds et froids, de pluie et sans pluie. Sa conscience inductiviste enfin satisfaite, elle conclut : « Je suis toujours nourrie à 9 heures du matin. » La veille de Noël, au lieu de la nourrir, on lui trancha le cou. Une inférence inductive avec des prémisses vraies peut mener à une conclusion fausse.

C3. ⭐⭐⭐ Pourquoi l’induction ne peut-elle pas se justifier par l’expérience ?

Parce que le raisonnement serait circulaire, comme l’a montré David Hume au xviiie siècle : « le principe de l’induction a marché dans le cas x₁, dans le cas x₂… donc le principe de l’induction marche à tous les coups » est lui-même une induction. « On ne peut utiliser l’induction pour justifier l’induction. » C’est ce qu’on appelle traditionnellement le problème de l’induction.

C4. ⭐⭐ Quel est le défaut de la clause « un grand nombre » ? Donnez deux exemples de chaque côté.

Elle est vague. Parfois un grand nombre est inutile : l’opposition mondiale aux armes nucléaires est née d’une seule observation dramatique, Hiroshima ; et il serait « d’un inductivisme de mauvais aloi » de plonger la main dans le feu plusieurs fois avant de conclure qu’il brûle. Parfois il est indispensable : on ne crédite pas une diseuse de bonne aventure de pouvoirs surnaturels sur une seule prédiction correcte, et on n’établit pas le lien tabac–cancer parce qu’un seul gros fumeur est tombé malade.

C5. ⭐⭐⭐ Quel est le défaut de la clause « des circonstances fort variées » — et pourquoi est-il fatal ?

On ne sait pas quelles variables comptent. Pour le point d’ébullition de l’eau, la pression et la pureté comptent ; la méthode de chauffage et l’heure du jour, non. Mais sur quelle base ? La liste peut s’allonger indéfiniment : couleur du récipient, identité de l’expérimentateur, situation géographique. La seule réponse est : on distingue les variations significatives en recourant à notre connaissance THÉORIQUE de la situation. Et cela revient à admettre que la théorie joue un rôle crucial préalablement à l’observation — ce que l’inductiviste naïf ne peut pas accepter.

C6. ⭐⭐ En quoi consiste le repli sur la probabilité, et pourquoi échoue-t-il ?

On affaiblit le principe : « alors tous les A posséderont probablement la propriété B ». Trois échecs : (1) le principe reformulé reste universel, donc sa justification par l’expérience est aussi circulaire ; (2) ⭐ toute preuve est un nombre fini d’énoncés, un énoncé universel couvre un nombre infini de situations — « un nombre fini divisé par un nombre infini » donne un quotient nul ; (3) se replier sur les prédictions individuelles échoue aussi, parce que la probabilité d’une prédiction dépend de lois universelles (la probabilité que le soleil se lève demain augmente dès qu’on tient compte des lois du système solaire).

C7. ⭐ Quelles sont les trois attitudes possibles face au problème de l’induction ?

1. Le scepticisme — la science est fondée sur l’induction, l’induction est injustifiable, donc la science n’est pas justifiable rationnellement ; c’est la position de Hume, pour qui les croyances dans les lois ne sont que des habitudes psychologiques. 2. Tenir le principe pour raisonnable sur d’autres bases — faible, car « évident » dépend de la formation et de la culture : il fut évident que la Terre était plate. 3. Nier que la science soit fondée sur l’induction — c’est la voie de Popper et des falsificationistes.


D. L’observation dépend de la théorie

D1. ⭐⭐ Quelles sont les deux hypothèses inductivistes que ce chapitre attaque ?

(a) la science commence par l’observation ; (b) l’observation fournit une base sûre à partir de laquelle la connaissance peut être tirée.

D2. ⭐⭐⭐ Citez la formule de Hanson.

« Il y a plus à voir que ce qui arrive dans le globe oculaire. »

D3. ⭐⭐ Citez trois exemples montrant que l’expérience visuelle n’est pas déterminée par l’image rétinienne.

L’escalier ambigu — la perception bascule d’en haut à en bas alors que l’image rétinienne ne change pas ; et des membres de tribus africaines non familières de la perspective y voient un arrangement bidimensionnel de lignes. Les cartes à jouer anormales — un as de pique rouge présenté brièvement est d’abord identifié comme un as de carreau ou un as de pique normal ; une fois prévenus, les sujets l’identifient sans peine. Les attentes déterminent ce qu’on voit. Le visage caché dans le feuillage — une fois l’énigme résolue, on voit un visage là où l’on voyait des branchages.

D4. ⭐⭐⭐ Racontez l’exemple de Polanyi.

L’étudiant en médecine apprenant le diagnostic pulmonaire par rayons X. Il est d’abord « complètement perdu » : il ne voit que « les ombres du cœur et des côtes, et, entre elles, quelques taches en forme d’araignée ». « L’expert semble bâtir un roman à partir de fictions de son imagination ; l’étudiant ne voit rien de ce dont on parle. » Après plusieurs semaines, « une lueur de compréhension poindra en lui » : il fait abstraction des côtes, distingue les poumons, puis « un riche panorama de détails significatifs ». « Il entre alors dans un monde nouveau. »

D5. ⭐⭐ Pourquoi l’objection « ils voient la même chose mais l’interprètent différemment » ne tient-elle pas ?

Parce qu’un observateur n’a de contact perceptif direct qu’avec ses propres expériences, et non avec l’image de sa rétine. Supposer une correspondance univoque entre l’image rétinienne et l’expérience vécue, c’est pousser l’analogie de l’appareil photographique trop loin.

D6. ⭐⭐⭐ Quelles sont les trois choses que Chalmers ne dit PAS ? (question-piège classique)

1. Il ne dit pas que ce qui se forme sur la rétine est sans effet : « nous ne pouvons pas voir uniquement ce qui nous plaît ». 2. Il ne dit pas que la perception varie au point de rendre impossibles la communication et la science — ce que nous voyons « reste à peu près stable dans des circonstances très variées ». 3. Il présuppose tout au long du livre qu’il existe « un monde unique, visible et indépendant des observateurs ».

D7. ⭐⭐ Pourquoi les énoncés d’observation présupposent-ils une théorie ? Deux exemples.

Parce qu’ils sont formulés dans le langage d’une théorie. « Prenez garde, le vent pousse le landau du bébé vers le bord de la falaise ! » présuppose que le vent existe, qu’il meut les objets, et que la chute serait nuisible au bébé. « Le gaz ne veut pas s’allumer » présuppose une catégorie « gaz » qui n’existe que depuis le milieu du xviiie siècle, quand Joseph Black obtint le dioxyde de carbone — avant, tous les « gaz » étaient de l’air plus ou moins pur.

D8. ⭐⭐ Pourquoi le concept de « force » est-il précis en physique et vague dans le langage courant ?

Parce qu’en physique il joue un rôle précis dans une théorie précise et relativement autonome, la mécanique newtonienne. Dans la langue de tous les jours (« la force des circonstances », « les vents de force 8 », « la force d’une argumentation ») les théories correspondantes sont fort variées et imprécises. Conclusion : « Des théories précises, clairement formulées, sont une condition préalable pour que des énoncés d’observation soient précis. En ce sens, la théorie précède l’observation. »

D9. ⭐⭐ Comment le concept de « rouge » ruine-t-il la thèse inductiviste ?

L’inductiviste dit que le concept est tiré de l’examen de la série des perceptions d’objets rouges. Mais quel critère permet de constituer cette série ? Qu’il s’agisse d’objets rouges. La thèse présuppose donc le concept même qu’elle prétend expliquer.

D10. ⭐⭐⭐ Racontez l’exemple du morceau de craie et donnez sa conclusion.

Le professeur dit « voici un morceau de craie ». L’énoncé présuppose « les bâtons blancs trouvés près des tableaux sont des morceaux de craie » — or ce peut être une imitation fabriquée par un élève espiègle. On teste : la trace blanche (mais d’autres substances en laissent) → on réduit en poussière → analyse chimique : la craie est du carbonate de calcium, elle doit dégager du CO₂ dans un acide, et ce gaz trouble l’eau de chaux. Conclusion, qui renverse l’inductivisme : « Pour établir la validité d’un énoncé d’observation, il est nécessaire de faire appel à la théorie ; PLUS la validité d’un énoncé doit être fermement établie, PLUS le savoir théorique mis à contribution sera important. »

D11. ⭐⭐⭐ Donnez trois énoncés d’observation historiques qui furent acceptés puis rejetés.

1. « Vénus, vue de la Terre, ne change pas de taille de façon notable au cours de l’année » — accepté par tous les astronomes, coperniciens compris ; Osiander y voyait « un résultat contredit par l’expérience de tout temps ». Il reposait sur le présupposé théorique faux que l’œil nu évalue correctement la dimension des petites sources lumineuses. 2. En électrostatique, les premiers expérimentateurs rapportaient que les tiges électrifiées deviennent collantes et qu’un corps électrique rebondit sur un autre — remplacé par les forces attractives et répulsives à distance. 3. Kepler a consigné dans son journal avoir vu au télescope galiléen « les étoiles carrées et vivement colorées ».

D12. ⭐⭐⭐ Racontez l’expérience de Hertz et son retournement.

S’il avait été « parfaitement innocent » de toute théorie, Hertz (1888) aurait dû noter non seulement les lectures des instruments mais aussi « la couleur des mètres, les dimensions du laboratoire, le temps qu’il faisait, la pointure de ses chaussures ». Absurde : il testait la théorie de Maxwell. Mais le retournement est splendide : l’un des facteurs qu’on aurait écartés comme « hors sujet » — les dimensions du laboratoire — était au cœur du sujet. Ses ondes radio se réfléchissaient sur les murs, revenaient et interféraient avec ses mesures ; il trouva toujours une vitesse différente de celle de la lumière et ne résolut jamais l’énigme : la cause ne fut comprise qu’après sa mort. La leçon : le remède n’est pas d’accumuler des observations sans but, c’est d’améliorer et d’étendre nos théories.

D13. ⭐ Que serait une recherche sans théorie ?

L’exemple ironique de Chalmers : peser et classer un grand nombre de lobes d’oreilles humaines. « Je perdrais mon temps, à moins que quelque théorie n’ait été proposée qui attribue au poids des lobes d’oreilles un rôle significatif » — par exemple un lien entre leur taille et l’incidence du cancer.

D14. ⭐⭐ Comment l’inductiviste sophistiqué se défend-il, et que répond Chalmers ?

En distinguant le contexte de découverte (la pomme de Newton, l’accident de Roentgen et ses plaques noircies, les longs calculs de Kepler — cela « ne fait pas partie de la philosophie des sciences ») et le contexte de justification. Chalmers conteste la séparation : une théorie qui anticipe un phénomène nouveau (Maxwell et les ondes radio) est « plus digne d’éloges » qu’une théorie taillée pour rendre compte de faits connus. « Une théorie ne peut être correctement évaluée que si l’on accorde l’attention voulue au contexte de l’époque où elle a été formulée. »

D15. ⭐⭐⭐ Pourquoi, finalement, Chalmers abandonne-t-il l’inductivisme ?

Pas pour une réfutation décisive — le problème de l’induction touche aussi les autres philosophies, et les inductivistes savent inventer « d’autres systèmes de défense ingénieux ». Mais parce qu’il « a de plus en plus échoué à jeter une lumière nouvelle et intéressante sur la nature de la science », ce qui conduisit Lakatos à le qualifier de programme en voie de dégénérescence. « L’existence même de conceptions de la science plus adéquates, plus intéressantes et plus fructueuses constitue le chef d’accusation le plus grave contre l’inductivisme. »


E. Le falsificationisme

E1. ⭐⭐ Résumez le credo falsificationiste.

Les théories sont des conjectures ou suppositions librement créées par l’esprit. Une fois énoncées, elles doivent être « confrontées rigoureusement et impitoyablement à l’observation et à l’expérience ». Il faut éliminer celles qui ne résistent pas. « La science progresse par essais et erreurs, par conjectures et réfutations. » On ne dira jamais d’une théorie qu’elle est vraie, seulement qu’elle est la meilleure disponible.

E2. ⭐⭐⭐ Quel argument logique fonde le falsificationisme ?

L’asymétrie. Aucune déduction ne mène d’énoncés singuliers à un énoncé universel, mais l’inverse fonctionne : de « on a observé un corbeau qui n’est pas noir, au lieu x à l’instant t » découle logiquement « tous les corbeaux ne sont pas noirs ». La fausseté d’énoncés universels peut être déduite d’énoncés singuliers appropriés.

E3. ⭐⭐⭐ Définissez la falsifiabilité.

« Une hypothèse est falsifiable si la logique autorise l’existence d’un énoncé ou d’une série d’énoncés d’observation qui lui sont contradictoires, c’est-à-dire qui la falsifieraient s’ils se révélaient vrais. »

E4. ⭐⭐ Donnez trois énoncés falsifiables et trois énoncés non falsifiables.

Falsifiables : « Il ne pleut jamais le mercredi » · « Tous les corps se dilatent lorsqu’ils sont chauffés » (falsifié par l’eau près de son point d’ébullition) · « Les objets lourds tombent vers le bas ». Non falsifiables : « Soit il pleut soit il ne pleut pas » (vrai quel que soit le temps) · « Tous les points d’un cercle euclidien sont équidistants du centre » (vrai par définition, comme « tous les célibataires ne sont pas mariés ») · « On peut avoir de la chance dans les paris sportifs » (horoscope de journal : vrai qu’on parie ou non, et si l’on parie, qu’on gagne ou non).

E5. ⭐⭐ Pourquoi « les objets lourds tombent vers le bas » est-il falsifiable alors qu’il est vrai ?

Parce que la falsifiabilité est une propriété logique, pas un pronostic sur la vérité. « La possibilité logique que la prochaine brique lâchée “tombe” en l’air reste ouverte » — cet énoncé « ne contient aucune contradiction logique, même si ce cas ne doit jamais être observé ».

E6. ⭐⭐⭐ Racontez l’exemple d’Adler.

Un homme est au bord d’une rivière dangereuse ; un enfant tombe à l’eau. S’il plonge, l’adlérien dit qu’il éprouvait le besoin de vaincre son sentiment d’infériorité en montrant son courage. S’il ne plonge pas, l’adlérien dit qu’il surmonte son sentiment d’infériorité en se prouvant qu’il a la force de rester imperturbable pendant que l’enfant coule. La théorie correspond à n’importe quel comportement humain — et pour cette raison même, elle ne nous en apprend rien. ⚠️ Chalmers précise que c’est une caricature outrancière et qu’« une étude approfondie serait nécessaire avant de rejeter la théorie sur cette base ».

E7. ⭐⭐ Quelles théories Popper accuse-t-il de ce défaut ?

Le matérialisme historique de Marx, la psychanalyse de Freud et la psychologie d’Adler — « pour ce qui est de certaines de leurs versions au moins ».

E8. ⭐⭐ Quelle est la formule qui résume tout cela ?

De nombreuses théories sociales, psychologiques et religieuses, « dans leur volonté de tout expliquer, finissent par ne rien expliquer ». Et : « Si une théorie a un contenu informatif, elle doit courir le risque d’être falsifiée. »

E9. ⭐⭐ Pourquoi une théorie est-elle d’autant meilleure qu’elle est plus falsifiable ? Illustrez.

Parce que « plus une théorie énonce d’assertions, plus nombreuses seront les occasions de montrer que le monde ne se comporte pas de la façon prévue ». (a) « Mars se déplace suivant une ellipse » vs (b) « toutes les planètes se déplacent suivant des ellipses » : les falsificateurs virtuels de (a) forment une sous-classe de ceux de (b). De même, Newton est plus falsifiable que Kepler : il est aussi exposé aux corps en chute, aux pendules et à la corrélation entre marées et positions du Soleil et de la Lune.

E10. ⭐ Pourquoi le falsificationiste exige-t-il clarté et précision ?

Parce qu’une théorie vague peut toujours être réinterprétée pour s’accorder aux résultats, donc se défendre contre les falsifications — comme les politiciens et les marchands de bonne aventure. Chalmers cite Goethe sur l’électricité : « C’est un néant, un zéro, un point zéro, un point indifférent, mais qui se trouve dans tous les êtres manifestés… » Et la précision augmente la falsifiabilité : « 299,8·10⁶ m/s » est préférable à « environ 300·10⁶ m/s ».

E11. ⭐⭐ Citez Popper sur les conjectures audacieuses.

Il préfère « une conjecture audacieuse, même (et surtout) si cette conjecture doit bientôt se révéler fausse, contre toute énumération de truismes dénués d’intérêt », parce que « en découvrant que la conjecture en question était fausse, nous aurons beaucoup appris quant à la vérité ». Nous tirons des enseignements de nos erreurs.

E12. ⭐⭐⭐ Par quoi la science commence-t-elle selon le falsificationiste — et est-ce un retour à l’inductivisme ?

Elle commence par des PROBLÈMES. Et non, ce n’est pas un retour à l’inductivisme : « la réponse à cette question est un non ferme », car les observations ne sont problématiques qu’à la lumière d’une théorie. Le vol nocturne des chauves-souris n’est un problème qu’à la lumière de la théorie selon laquelle les animaux voient avec leurs yeux ; la hauteur du mercure en altitude qu’à la lumière de la théorie de la « force du vide » ; les plaques noircies de Roentgen que parce qu’on supposait qu’aucun rayonnement ne pouvait pénétrer le récipient ; l’avance du périhélie de Mercure que parce qu’elle est incompatible avec Newton.

E13. ⭐⭐ Développez l’exemple de la chauve-souris.

1. Hypothèse : elle voit efficacement la nuit avec ses yeux → on lui bande les yeux, elle évite toujours les obstacles : falsifiée. 2. Hypothèse : ce sont ses oreilles → on les lui bouche, sa capacité est considérablement amoindrie : renforcée. 3. Hypothèse plus précise : elle entend l’écho de ses propres cris → on la bâillonne, elle se cogne : renforcée. ⚠️ Le falsificationiste ne considère pas avoir prouvé quoi que ce soit : peut-être détecte-t-elle les échos par des zones sensibles proches des oreilles, ou les espèces utilisées ne sont-elles pas représentatives.

E14. ⭐⭐ Racontez la séquence Aristote → Newton → Einstein vue par le falsificationiste.

Aristote expliquait la chute (le lieu naturel au centre de l’univers), les siphons et les pompes (l’impossibilité du vide) — puis fut falsifié : la pierre lâchée du haut d’un mât tombe au pied du mât ; les lunes de Jupiter tournent autour de Jupiter. Newton reprit tous ces succès, expliqua ce qui était problématique, ajouta la corrélation marées / positions de la Lune et la variation de la gravité avec l’altitude, et conduisit même à découvrir Neptune — puis fut falsifié : périhélie de Mercure, masse variable des électrons rapides. Einstein expliqua ce qui falsifiait Newton, égala ses succès, et prédit du nouveau : la masse dépend de la vitesse, masse et énergie se transforment l’une en l’autre, et les rayons lumineux sont courbés par les champs gravitationnels intenses.


F. Le falsificationisme sophistiqué

F1. ⭐⭐⭐ Quelle condition le falsificationisme sophistiqué ajoute-t-il ?

« Une hypothèse doit être PLUS falsifiable que celle qu’elle vise à remplacer. » L’attention se déplace des mérites d’une théorie unique aux mérites relatifs de théories en concurrence : c’est une vision dynamique et non statique de la science.

F2. ⭐ Pourquoi comparer plutôt que mesurer ?

Parce qu’une mesure absolue de falsifiabilité est impossible : « le nombre de facteurs virtuels de falsification d’une théorie est toujours illimité ». Il est en revanche souvent possible de comparer deux théories.

F3. ⭐⭐⭐ Définissez une modification ad hoc.

« Une modification dans une théorie — l’ajout d’un postulat supplémentaire ou un changement dans un postulat existant — n’ayant pas de conséquences testables qui n’aient déjà été des conséquences testables de la théorie non modifiée. »

F4. ⭐⭐⭐ Donnez trois exemples de modifications ad hoc.

1. Le pain. Dans un village de France où le blé poussait normalement, la majorité de ceux qui mangèrent le pain tombèrent gravement malades et nombre d’entre eux moururent. Sauver la théorie en disant « tout le pain nourrit, sauf cette fournée-là » est ad hoc : la théorie modifiée est moins falsifiable que l’originale. 2. La substance invisible sur la Lune. L’adversaire aristotélicien de Galilée, admettant les cratères vus au télescope, suggéra qu’une substance invisible remplissait les cratères et recouvrait les montagnes pour préserver la sphère parfaite. Interrogé sur la façon de la détecter, il répondit qu’il n’existait aucun moyen d’y parvenir. 3. Le phlogistique à poids négatif, imaginé quand on découvrit que de nombreuses substances prennent du poids après combustion.

F5. ⭐⭐ Quelle fut la riposte de Galilée ?

Il annonça qu’il était prêt à admettre l’existence de la substance invisible indétectable, « mais prétendit qu’elle n’était pas disposée comme le suggérait son rival » : elle s’empilait au sommet des montagnes, de sorte que celles-ci étaient « de nombreuses fois plus élevées qu’elles n’apparaissaient dans le télescope ». Il fit ainsi échouer son adversaire « dans ce jeu stérile consistant à inventer des dispositifs ad hoc ».

F6. ⭐⭐⭐ Donnez deux exemples de modifications qui NE sont PAS ad hoc.

1. Le champignon. « Tout le pain nourrit sauf celui qui est fait à partir de blé contaminé par une certaine sorte de champignon » — modification testable indépendamment : cultiver le champignon sur du blé préparé, tester le pain produit, analyser chimiquement le champignon pour y détecter des poisons connus. 2. Neptune. Leverrier en France et Adams en Angleterre suggérèrent qu’une planète non détectée perturbait l’orbite d’Uranus. On estima sa distance, on inspecta la région appropriée du ciel — et Galle vit pour la première fois la planète. « Loin d’être ad hoc, le pas franchi mena à une nouvelle forme de test, qu’elle réussit à surmonter de façon spectaculaire : il en résulta un progrès. »

F7. ⭐⭐⭐ Vrai ou faux : les progrès décisifs se produisent quand une conjecture audacieuse est falsifiée.

FAUX — et c’est le piège central du chapitre 5. « C’est une erreur de considérer que le fait que des conjectures audacieuses soient falsifiées représente des moments d’avancée significative. » Les progrès significatifs ont lieu lors de la CONFIRMATION de conjectures AUDACIEUSES ou de la FALSIFICATION de conjectures PRUDENTES. ⭐ Preuve dans l’exemple même de Neptune : « l’hypothèse fut confirmée par la découverte de Neptune et non parce qu’elle fut falsifiée ».

F8. ⭐⭐ Illustrez les quatre cases du tableau audacieux/prudent × confirmé/falsifié.

Audacieuse confirmée = progrès décisif : Neptune, les ondes radio, la courbure des rayons lumineux vérifiée par Eddington. Prudente falsifiée = progrès décisif : Russell démontrant l’incohérence de la théorie naïve des ensembles, à partir de propositions qui semblaient triviales. Audacieuse falsifiée = presque rien : « on apprend qu’une nouvelle idée folle est fausse, et c’est tout » — la falsification de l’hypothèse de Kepler expliquant les distances des orbites par les cinq solides réguliers de Platon. Prudente confirmée = rien : le fer extrait selon un procédé nouveau se dilate quand on le chauffe, comme tout autre fer.

F9. ⭐⭐⭐ Définissez le savoir acquis (background knowledge), et dites pourquoi c’est essentiel.

« Le complexe des théories scientifiques généralement acceptées et bien établies à une étape de développement historique de la science. » C’est par rapport à lui que « audacieux » et « nouveau » prennent un sens : les deux notions sont HISTORIQUEMENT RELATIVES.

F10. ⭐⭐ Donnez deux conjectures audacieuses en leur temps, et une prédiction nouvelle.

Audacieuses : Maxwell en 1864 (le savoir acquis supposait l’interaction instantanée et une propagation finie seulement dans la matière) ; la relativité générale en 1915 (le savoir acquis contenait que la lumière se déplace en ligne droite) ; Copernic en 1543 (l’immobilité de la Terre au centre) — et Copernic n’est plus audacieux aujourd’hui. Prédiction nouvelle : ⭐ la tache brillante de Poisson (1818), déduite de la théorie ondulatoire de Fresnel : une tache brillante au centre de la face ombragée d’un disque opaque — nouvelle parce que son existence était niée par la théorie corpusculaire alors admise.

F11. ⭐⭐ Comment les deux cas de progrès se rejoignent-ils ?

« La confirmation d’une conjecture audacieuse se traduit par une falsification d’une partie du savoir acquis, celui par rapport auquel cette conjecture a été audacieuse. »

F12. ⭐⭐⭐ Donnez l’exemple qui oppose la confirmation inductiviste et la confirmation falsificationiste.

Hertz confirma la théorie de Maxwell en détectant les premières ondes radio. Chalmers confirme lui aussi la théorie de Maxwell chaque fois qu’il écoute la radio. « Il s’agit dans les deux cas d’une situation logique similaire » — mais « Hertz a le mérite d’avoir accompli un grand pas en avant. Quand j’écoute la radio, ce n’est qu’une façon de passer le temps. LE CONTEXTE HISTORIQUE FAIT TOUTE LA DIFFÉRENCE. » Pour l’inductiviste, dont la théorie de la confirmation est ahistorique, compter les pierres qui tombent serait « une activité scientifique intéressante ».


G. Les limites du falsificationisme

G1. ⭐⭐⭐ Pourquoi n’existe-t-il pas de falsification concluante ?

Parce que l’argument logique du falsificationiste, quoique irrécusable, suppose des énoncés d’observation parfaitement sûrs — et qu’ils sont tous faillibles (chapitre 3). Donc, en cas de conflit, « la logique n’impose pas de rejeter systématiquement la théorie : on peut rejeter un énoncé d’observation faillible tout en maintenant la théorie ».

G2. ⭐⭐ Donnez deux cas où la science a rejeté l’observation et gardé la théorie.

On a retenu Copernic en rejetant l’observation à l’œil nu de la taille constante de Vénus. Et l’on retient la description moderne de l’orbite lunaire en tenant pour une illusion le fait que la Lune paraisse plus grande près de l’horizon — « même si l’on ne comprend pas bien la cause de l’illusion ».

G3. ⭐⭐ Quelle est la position de Popper sur les énoncés de base ?

Ils sont publics, distincts des expériences perceptives privées, et acceptés par décision et à titre d’essai : « Notre acceptation des énoncés de base résulte d’une décision ou d’un accord, et à cet égard ces énoncés sont des conventions. » Un énoncé de base est acceptable « s’il parvient à résister à tous les tests permis par l’état du développement de la science à cette étape ». Deux énoncés publics comparés : « les lunes de Jupiter sont visibles au télescope » survécut ; « les étoiles sont carrées et vivement colorées » (Kepler) ne survécut pas.

G4. ⭐⭐⭐ Citez la métaphore des pilotis.

« La base empirique de la science objective ne comporte donc rien d‘“absolu”. La science ne repose pas sur une base rocheuse. La structure audacieuse de ses théories s’édifie en quelque sorte sur un marécage. Elle est comme une construction bâtie sur pilotis. Les pilotis sont enfoncés dans le marécage mais pas jusqu’à la rencontre de quelque base naturelle ou “donnée” et, lorsque nous cessons d’essayer de les enfoncer davantage, ce n’est pas parce que nous avons atteint un terrain ferme. Nous nous arrêtons, tout simplement, parce que nous sommes convaincus qu’ils sont assez solides pour supporter l’édifice, du moins provisoirement. »

G5. ⭐⭐ Pourquoi cette honnêteté de Popper le dessert-elle ?

Parce que si les énoncés d’observation sont révisables, les falsifications le sont aussi. « Le savoir disponible au temps de Copernic n’a pas permis de critiquer légitimement l’observation de la stabilité des dimensions apparentes de Mars et Vénus… Cent ans plus tard, les nouveaux développements de l’optique auraient dû annuler la falsification. »

G6. ⭐⭐⭐ En quoi consiste le holisme des tests ?

Un test réel met en jeu non pas un énoncé, mais la théorie + les hypothèses auxiliaires (les lois régissant les instruments) + les conditions initiales (le dispositif expérimental). Si la prédiction est fausse, « nous serons logiquement autorisés à conclure qu’une au moins des prémisses doit être fausse. Cela ne nous donne pas le moyen d’identifier laquelle. »

G7. ⭐⭐ Donnez deux exemples historiques où ce n’était pas la théorie qui était en défaut.

Uranus : ce n’était pas la théorie de Newton mais les conditions initiales, qui omettaient la présence de Neptune, encore à découvrir. Tycho Brahé : il ne détecta aucune parallaxe stellaire et en conclut que Copernic était réfuté. En réalité c’était une hypothèse auxiliaire — son estimation de la distance des étoiles fixes était « bien trop sous-évaluée » ; avec une valeur réaliste, la parallaxe prévue était trop faible pour ses instruments.

G8. ⭐⭐⭐ Racontez la parabole de Lakatos.

Un physicien pré-einsteinien calcule la trajectoire d’une petite planète p ; elle dévie. Abandonne-t-il Newton ? Non, il postule une planète p′ inconnue et fait construire un plus gros télescope. On ne la trouve pas. Abandonne-t-il ? Non, il postule un nuage de poussière cosmique et fait envoyer un satellite. On ne le trouve pas. Non, il postule un champ magnétique qui perturbe les instruments. On ne le trouve pas. Est-ce une réfutation de la science newtonienne ? Non. « Soit on avance une autre hypothèse auxiliaire ingénieuse, soit… on enterre toute cette histoire dans les volumes poussiéreux de périodiques et l’on n’en entend plus jamais parler. »

G9. ⭐⭐⭐ Quel est le fait historique embarrassant pour le falsificationisme ?

« Si les scientifiques avaient adhéré strictement à leurs principes méthodologiques, les théories que l’on considère généralement comme les plus beaux exemples de théories scientifiques n’auraient jamais pu être développées » — elles auraient été rejetées dès leurs premiers balbutiements.

G10. ⭐⭐⭐ Donnez trois de ces contre-exemples.

1. La gravitation de Newton, falsifiée par l’orbite de la Lune : cinquante ans s’écoulèrent avant qu’on écarte la falsification. Plus tard, l’orbite de Mercure ne fut jamais expliquée en préservant Newton, et on ne l’abandonna pas pour autant. 2. L’atome de Bohr, contredit par la stabilité des éléments : selon la théorie électromagnétique classique que Bohr présuppose, l’électron en orbite doit rayonner, perdre de l’énergie et disparaître dans le noyau en 10⁻⁸ seconde. « Heureusement, Bohr maintint sa théorie. » 3. La théorie cinétique des gaz, falsifiée par les mesures des chaleurs spécifiques — ⭐ et Maxwell le reconnaissait explicitement dès son article fondateur de 1859. Tous les développements importants eurent lieu à partir de cette falsification.


H. La révolution copernicienne

H1. ⭐⭐ Décrivez l’univers aristotélicien.

Un univers fini, divisé en deux régions. La région supralunaire, de l’orbite de la Lune à la sphère des étoiles, faite d’éther inaltérable, avec une propension naturelle au mouvement circulaire parfait autour du centre. La région sublunaire, de la Terre au centre jusqu’à la Lune, siège du changement, de la génération et de la corruption, faite des quatre éléments (air, terre, feu, eau), chacun ayant son lieu naturel et un mouvement naturel en ligne droite vers ce lieu. ⭐ Tout mouvement autre que naturel requiert une cause : la flèche a besoin de l’arc, le chariot des chevaux.

H2. ⭐ Qu’ajouta Ptolémée ?

Les épicycles : les positions observées ne pouvant se réconcilier avec des cercles centrés sur la Terre, il fit suivre aux planètes des cercles dont les centres se déplaçaient eux-mêmes sur des cercles autour de la Terre — et l’on pouvait raffiner en ajoutant des épicycles aux épicycles.

H3. ⭐⭐⭐ Exposez l’argument de la tour.

C’est « la menace la plus grave » contre Copernic. Si la Terre tourne sur son axe, tout point de sa surface se déplace à vitesse considérable. Une pierre lâchée du haut d’une tour suit son mouvement naturel vers le centre de la Terre pendant que la tour, elle, partage la rotation ; au moment de l’impact, la tour aura tourné, et le point d’impact devrait donc se situer à quelque distance du pied de la tour. « Mais cela ne se produit pas dans les faits. » Donc la Terre ne tourne pas.

H4. ⭐⭐ Citez trois autres arguments contre Copernic.

Pourquoi les objets libres — « les pierres ou les philosophes » — ne sont-ils pas éjectés de la surface comme des pierres lâchées de la jante d’une roue, et pourquoi la Terre ne laisse-t-elle pas la Lune derrière elle ? · L’absence de parallaxe des étoiles fixes · Mars et Vénus ne changent pas notablement de taille à l’œil nu au cours de l’année.

H5. ⭐⭐⭐ Que pouvait-on dire en faveur de Copernic en 1543 ?

« En fait, pas grand-chose. » Seulement l’élégance : les mouvements rétrogrades des planètes découlent naturellement du système, là où Ptolémée devait ajouter des épicycles « ad hoc » ; et Mercure et Vénus restent près du Soleil naturellement, une fois leurs orbites placées à l’intérieur de celle de la Terre. ⚠️ Pour le reste, égalité : les orbites circulaires centrées sur le Soleil ne se réconcilient pas avec l’observation, si bien que Copernic dut ajouter des épicycles en nombre à peu près égal à ceux de Ptolémée.

H6. ⭐⭐ Qu’apporta le télescope de Galilée (1609) ?

Des étoiles invisibles à l’œil nu · les lunes de Jupiter (qui désamorcent l’objection de la Lune abandonnée : les aristotéliciens ont désormais le même problème avec Jupiter) · des montagnes et des cratères sur la Lune (qui ruinent la distinction entre cieux parfaits et Terre corruptible) · la variation de taille apparente de Mars et Vénus, conforme à Copernic · et plus tard les phases de Vénus, prédites par Copernic et contraires à Ptolémée.

H7. ⭐⭐⭐ Quel problème épistémologique le télescope soulève-t-il ?

Pourquoi préférer les observations au télescope à celles faites à l’œil nu ? Galilée n’avait pas de théorie optique pour le justifier — la première capable de le faire est celle de Kepler, postérieure. Et la justification pratique (viser des tours, des bateaux éloignés) ne s’applique pas au ciel : on connaît l’aspect d’une tour, on ne connaît pas celui d’une lune de Jupiter. ⭐ Preuve : la carte de la Lune dessinée par Galilée « contient quelques cratères qui en fait ne s’y trouvent pas », probablement des aberrations de ses instruments. Conclusion de Chalmers, à citer : « Les adversaires de Galilée qui mettaient en doute ses découvertes n’étaient pas tous des réactionnaires stupides et bornés. »

H8. ⭐⭐ Qu’apporta Galilée en mécanique ?

La distinction vitesse / accélération · la chute libre à accélération constante indépendante du poids, sur une distance proportionnelle au carré du temps · l’invalidation de l’affirmation d’Aristote que tout mouvement nécessite une cause, remplacée par une loi circulaire de l’inertie · la décomposition du mouvement des projectiles (horizontale uniforme + verticale accélérée) donnant la parabole · et le mouvement relatif : un mouvement uniforme n’est pas détectable de l’intérieur du système par des moyens mécaniques. ⭐ C’est ce dernier point qui fait tomber l’argument de la tour : la pierre partage le mouvement circulaire de la tour et tombe à son pied.

H9. ⭐⭐ Qu’apportèrent Kepler et Newton ?

Kepler : les orbites sont de simples ellipses, le Soleil à un foyer — ce qui élimine les épicycles, simplification impossible dans le système géocentrique de Ptolémée. Il disposait des relevés très précis de Tycho Brahé. Plus la loi des aires et la loi des périodes. Newton (Principia, 1687) : la force comme cause de l’accélération et non du mouvement · l’inertie rectiligne remplaçant l’inertie circulaire de Galilée · la gravitation universelle, qui explique l’exactitude approximative des lois de Kepler et de la chute libre de Galilée · et l’unification du céleste et du terrestre.

H10. ⭐⭐⭐ Quelle leçon Chalmers tire-t-il de tout cet épisode ?

« La révolution copernicienne n’eut pas lieu en lançant un chapeau ou deux de la tour penchée de Pise. » Les concepts nouveaux de force et d’inertie ne furent pas l’aboutissement d’observations et d’expériences soignées (contre l’inductivisme) ; ils n’apparurent pas non plus « comme falsification de conjectures hardies ni comme remplacement continuel d’une conjecture hardie par une autre » (contre le falsificationisme). « Les premières formulations de la théorie nouvelle furent poursuivies et développées EN DÉPIT DES FALSIFICATIONS APPARENTES, [pendant] plusieurs siècles [et par] de nombreux savants. »


I. Lakatos et les programmes de recherche

I1. ⭐⭐ Donnez trois raisons de considérer les théories comme des structures.

1. L’histoire : le développement programmatique de Copernic sur plus d’un siècle. 2. Le sens des concepts : « masse » est plus précis que « démocratie » parce qu’il joue un rôle spécifique dans une théorie précise et structurée. 3. Le progrès : une structure doit contenir « des clés et des prescriptions » sur son propre développement — c’est-à-dire un programme de recherche.

I2. ⭐⭐ Pourquoi ni la définition ni la définition ostensive ne donnent-elles leur sens aux concepts ?

La définition mène à une régression infinie : on ne peut définir un concept qu’avec d’autres concepts. « Un dictionnaire est inutile si on ne connaît pas déjà le sens de nombreux mots. » Newton ne pouvait pas définir masse et force avec des concepts pré-newtoniens — il lui fallut un système conceptuel nouveau. La définition ostensive butte sur le même problème que le concept « rouge » : on n’atteint pas « masse » en observant des boules de billard, des poids sur des ressorts et des planètes. 🙂 Chalmers : « si l’on essaie d’apprendre quelque chose à un chien au moyen d’une définition ostensive, il répond invariablement en reniflant le doigt de celui qui s’y risque ».

I3. ⭐ Que révèle l’histoire du concept de champ électrique ?

Qu’un concept « commence par l’émergence sous la forme d’une idée vague et se poursuit par une phase de clarification progressive ». Introduit par Faraday dans les années 1830, il était formulé par analogies mécaniques et usage métaphorique de « tension », « puissance », « force » ; il n’acquit clarté et précision qu’avec les équations de Maxwell, après quoi « les champs conquirent leur indépendance » et l’éther devint inutile.

I4. ⭐⭐⭐ Définissez le noyau dur, et donnez trois exemples.

« Quelques hypothèses théoriques très générales, base à partir de laquelle le programme doit se développer », rendues infalsifiables « par décision méthodologique de ses protagonistes ». Copernic : la Terre et les planètes gravitent autour d’un Soleil stationnaire, et la Terre tourne sur son axe en un jour. Newton : les lois du mouvement et l’attraction universelle. Marx : le changement social s’explique par la lutte des classes, la nature des classes étant déterminée en dernière instance par l’infrastructure économique.

I5. ⭐⭐⭐ Définissez la ceinture protectrice, et donnez des exemples.

L’enchevêtrement d’hypothèses auquel on impute toute inadéquation avec les données : les hypothèses auxiliaires explicites, les hypothèses sous-jacentes aux conditions initiales, et les énoncés d’observation. Pour Copernic : les nombreux épicycles ajoutés, la révision des distances stellaires, le remplacement des observations à l’œil nu par celles au télescope, l’ajout de nouvelles planètes.

I6. ⭐⭐ Qu’est-ce que l’heuristique négative ? Donnez l’exemple qui l’illustre.

L’exigence de maintenir le noyau dur inchangé et intact. « Tout savant qui effectue une modification du noyau dur choisit de sortir du programme de recherche. » ⭐ Tycho Brahé quitta le programme copernicien en proposant que toutes les planètes gravitent autour du Soleil, lequel tourne autour d’une Terre stationnaire.

I7. ⭐⭐ Qu’est-ce que l’heuristique positive ?

« Une série partiellement formulée de propositions ou d’indications sur la façon d’opérer des transformations, de développer la ceinture protectrice “réfutable” » — elle dit ce qu’il faut faire, et elle est « bien plus vague et plus difficile à caractériser » que l’heuristique négative. Elle inclut le développement de bonnes techniques mathématiques et expérimentales.

I8. ⭐⭐ Détaillez l’heuristique positive de Newton.

Loi du carré inverse pour une planète ponctuelle autour d’un soleil ponctuel stationnaire → soleil et planète se déplaçant sous leur attraction mutuelle → planètes de taille finie, traitées comme des sphèresrotation des planètes sur elles-mêmes → forces des autres planètes → confrontation à l’observation → planètes non sphériques… Et en parallèle un programme expérimental : télescopes plus précis, théories auxiliaires de la réfraction atmosphérique, et l’ambition d’un appareil assez sensible pour détecter la gravitation au laboratoire — l’expérience de Cavendish.

I9. ⭐⭐ Quels changements la méthodologie de Lakatos autorise-t-elle et interdit-elle ?

Autorisé : tout changement qui n’est pas ad hoc, c’est-à-dire testable indépendamment. Leverrier et Adams modifient les conditions initiales et découvrent Neptune ; on aurait tout aussi légitimement pu modifier la théorie optique des télescopes (si cela prédisait un nouveau type d’aberration testable) ou l’hypothèse sur la réfraction atmosphérique. Interdit : ce qui n’est pas testable indépendamment (« l’orbite d’Uranus est ainsi parce que tel est son mouvement naturel ») et ce qui viole le noyau dur (proposer que la force Uranus–Soleil n’obéisse pas à une loi de carré inverse, c’est quitter le programme).

I10. ⭐⭐⭐ Quels sont les deux critères de scientificité de Lakatos ?

1. Un degré de cohérence suffisant pour définir un programme de recherche futur. 2. Conduire à la découverte de phénomènes nouveaux, au moins occasionnellement.

I11. ⭐⭐⭐ Comment Lakatos classe-t-il le marxisme, le freudisme et la sociologie moderne ?

Le marxisme et la psychologie freudienne satisfont le premier critère (cohérence) mais pas le second (prédictions nouvelles). La sociologie moderne satisfait peut-être le second mais pas le premier.

I12. ⭐⭐ Quelle est la difficulté du facteur temps ?

Combien de temps attendre avant de déclarer un programme dégénéré ? Il s’écoula plus de soixante-dix ans avant qu’on s’aperçoive que la prédiction copernicienne des phases de Vénus était correcte, et plusieurs siècles avant que la parallaxe soit confirmée. « On ne peut jamais dire qu’un programme a dégénéré au-delà de tout espoir. » ⭐ Lakatos admet lui-même que les mérites relatifs ne se jugent qu’« avec du recul ».

I13. ⭐⭐ Racontez l’histoire des deux programmes en électricité.

Le programme de l’action à distance (l’électricité comme flux de particules interagissant instantanément à distance) progressait d’abord : bouteille de Leyde, loi de Cavendish en carré inverse. Puis le programme du champ de Faraday le dépassa : induction électromagnétique, moteur électrique, dynamo, transformateur dans les années 1830, puis les ondes radio de Hertz. ⭐ Mais l’action à distance n’avait pas dit son dernier mot : c’est d’elle qu’émergea l’électron — prédit vaguement par Weber, précisément par Lorentz en 1892, détecté par J.J. Thomson. La théorie électromagnétique classique est née de la réconciliation des deux programmes — les champs de l’un, l’électron de l’autre. Chalmers en conclut que « les programmes de recherche ne sont pas aussi autonomes que le suggère la vision de Lakatos ».

I14. ⭐ Citez la pique de Feyerabend contre Lakatos.

Sa méthodologie est « un ornement verbal, comme une mémoire des temps meilleurs où il était encore possible de conduire une affaire complexe et souvent catastrophique telle que la science en se fiant à un petit nombre de règles simples et “rationnelles” ».


J. Kuhn et les paradigmes

J1. ⭐ Quel est le parcours de Kuhn, et pourquoi importe-t-il ?

Il commença physicien, passa à l’histoire des sciences, et « s’aperçut que ses préjugés sur la nature de la science volaient en éclats » : ni l’inductivisme ni le falsificationisme « ne supportaient d’être confrontés à l’analyse historique ». Son livre : La Structure des révolutions scientifiques, 1962.

J2. ⭐⭐⭐ Donnez le schéma du progrès selon Kuhn.

pré-science → science normale → crise → révolution → nouvelle science normale → nouvelle crise — et ainsi de suite, « processus sans fin ».

J3. ⭐⭐ Qu’est-ce qui distingue Kuhn de Popper et Lakatos ?

Deux choses : l’accent sur le caractère révolutionnaire du progrès (l’abandon d’une structure théorique et son remplacement par une autre, incompatible), et surtout « l’importance qu’il accorde aux facteurs d’ordre sociologique » — les caractéristiques sociologiques des communautés scientifiques.

J4. ⭐⭐⭐ Qu’est-ce qu’un paradigme ? Citez ses cinq composantes.

« Des hypothèses théoriques générales et des lois et techniques nécessaires à son application qu’adoptent les membres d’une communauté scientifique. » Ses composantes : 1. des lois et hypothèses explicites (les lois de Newton, les équations de Maxwell) ; 2. des moyens standard d’application (aux planètes, aux pendules, aux collisions de boules de billard) ; 3. l’instrumentation et les techniques expérimentales ; 4. des principes métaphysiques très généraux (au xixe : tout le monde physique est un système mécanique régi par les lois de Newton ; au xviie, chez Descartes : il n’y a pas de vide et l’univers est un grand rouage d’horlogerie) ; 5. des prescriptions méthodologiques (« Efforcez-vous de faire correspondre votre paradigme avec la nature », « Prenez très au sérieux vos échecs »).

J5. ⭐⭐ Pourquoi un paradigme échappe-t-il à une définition précise ?

Kuhn s’appuie sur ce que dit Wittgenstein du mot « jeu » : on ne peut énoncer de conditions nécessaires et suffisantes sans qu’apparaisse une activité qui satisfait la définition sans être un jeu, ou l’inverse. Cela ne rend pas plus le concept intenable que pour le « jeu ».

J6. ⭐⭐ Comment un scientifique acquiert-il donc son paradigme ?

Par la formation : résoudre des problèmes standard, effectuer des expériences standard, pratiquer la recherche sous la direction d’un praticien expérimenté. ⭐ « La plus grande partie de la connaissance d’un homme de science normale sera tacite », au sens de Polanyi : il « ne sera pas davantage capable de donner un compte rendu explicite des méthodes qu’il a acquises qu’un maître charpentier ne sera capable de décrire complètement son savoir-faire ».

J7. ⭐⭐⭐ Quel est le critère de démarcation de Kuhn ?

« L’existence d’un paradigme capable d’étayer une tradition de science normale. » C’est ce qui distingue la science de la non-science. La mécanique newtonienne, l’optique ondulatoire et l’électromagnétisme classique sont des paradigmes ; « une grande partie de la sociologie moderne manque de paradigmes et par conséquent ne peut accéder au rang de science ».

J8. ⭐⭐⭐ Quelle différence entre une anomalie et une falsification ?

⭐ « L’échec à résoudre une énigme est perçu comme un échec du scientifique plutôt que comme une faiblesse du paradigme » — celui qui blâme son paradigme est comme « un charpentier blâmant ses outils ». Les énigmes non résolues sont donc des anomalies, non des falsifications. « Tous les paradigmes contiennent quelques anomalies » — Copernic et la taille apparente de Vénus, Newton et l’orbite de Mercure. Kuhn rejette toutes les formes de falsificationisme.

J9. ⭐⭐ Pourquoi l’homme de science normale ne doit-il pas être critique ?

Parce que c’est « seulement en procédant de la sorte qu’il sera capable de concentrer ses efforts sur la formulation de détails du paradigme et d’effectuer le travail hautement spécialisé nécessaire ». L’absence de désaccord sur les fondements distingue la science normale mûre de la pré-science, caractérisée par un désaccord total, un débat permanent sur les fondements, « pratiquement autant de théories qu’il y a de scientifiques », chacun devant repartir de zéro. Exemple : l’optique avant Newton.

J10. ⭐⭐ Qu’est-ce qui rend une anomalie grave ?

1. Elle touche les bases les plus fondamentales du paradigme — l’éther et le mouvement de la Terre par rapport à lui chez Maxwell, ou les comètes dans le cosmos aristotélicien de sphères cristallines interconnectées. 2. Elle concerne une nécessité sociale pressante — la réforme du calendrier à l’époque de Copernic. 3. Elle résiste longtemps aux tentatives d’élimination. 4. Elles sont nombreuses.

J11. ⭐⭐ Comment Kuhn décrit-il une crise ? Citez Pauli.

Son analyse « exige la compétence d’un psychologue tout autant que d’un historien » : une période de « grande insécurité pour les scientifiques », des tentatives de plus en plus radicales, des règles qui se relâchent, des débats philosophiques et métaphysiques, des désaccords ouvertement exprimés. ⭐ Wolfgang Pauli, vers 1924 : « En ce moment, la physique est de nouveau terriblement confuse. En tout cas, c’est trop difficile pour moi et je voudrais être acteur de cinéma ou quelque chose du même genre et n’avoir jamais entendu parler de physique. »

J12. ⭐ Comment le nouveau paradigme apparaît-il ?

« Un nouveau paradigme, ou une indication qui permette sa formulation future, apparaît tout à coup, parfois au milieu de la nuit, dans l’esprit d’un homme profondément plongé dans la crise. »

J13. ⭐⭐⭐ Sur quels quatre plans deux paradigmes rivaux diffèrent-ils ?

1. Les choses qui existent : deux régions distinctes chez Aristote → un univers homogène ; le phlogistique → l’oxygène de Lavoisier ; l’éther de Maxwell → éliminé par Einstein. 2. Les questions légitimes : le poids du phlogistique (essentiel avant, dénué de sens pour Lavoisier) ; la masse des planètes (fondamentale pour les newtoniens, hérétique pour les aristotéliciens) ; la vitesse de la lumière par rapport à l’éther (profonde avant Einstein, éliminée par lui). 3. Les normes : l’action à distance (admise par les newtoniens, écartée comme métaphysique et « occulte » par les cartésiens) ; le mouvement sans cause (absurdité pour Aristote, axiome pour Newton) ; la transmutation des éléments (centrale en physique nucléaire comme dans l’alchimie médiévale, contraire au programme de Dalton). 4. Ce qu’on voit : ⭐ les changements dans les cieux n’ont commencé à être notés, enregistrés et discutés qu’après la publication de Copernic — auparavant, le paradigme aristotélicien interdisant tout changement supralunaire, ceux qu’on détectait étaient « évacués comme des perturbations de la haute atmosphère ».

J14. ⭐⭐⭐ Qu’est-ce que l’incommensurabilité chez Kuhn, et quelles en sont les deux raisons ?

Il n’existe « pas d’argument purement logique qui démontre la supériorité d’un paradigme sur un autre et force ainsi un scientifique rationaliste à sauter le pas ». Deux raisons : (a) les critères sont multiples et pondérés différemment — un savant est attiré par la simplicité mathématique de Copernic, un autre par la réforme du calendrier, un troisième hésite parce qu’il fait de la mécanique terrestre, un quatrième rejette pour des raisons religieuses ; (b) les tenants de paradigmes rivaux souscrivent à des normes et principes métaphysiques différents : jugé selon ses propres normes, A est supérieur à B, mais l’inverse est vrai avec les normes de B — car « la conclusion d’un argument ne s’impose que si ses prémisses sont acceptées ».

J15. ⭐⭐ À quoi Kuhn compare-t-il un changement de paradigme ?

À une modification de la perception de la forme (Gestalt switch) et à une conversion religieuse. Et il compare les révolutions scientifiques aux révolutions politiques, puisque celles-ci « visent à changer les institutions par des procédés que ces institutions elles-mêmes interdisent » : le choix entre paradigmes est « un choix entre des modes de vie de la communauté qui sont incompatibles », et aucun argument « ne saurait être rendu contraignant sur le plan de la logique ou même des probabilités ». Les tenants de paradigmes rivaux « vivent dans des mondes différents ».

J16. ⭐ Qui fait la révolution ?

La communauté, pas un savant isolé : une « modification croissante de la distribution des persuasions professionnelles » gagne la majorité, « ne laissant à l’écart qu’une poignée de dissidents ». Ceux-ci « seront exclus de la communauté scientifique nouvelle et pourront peut-être trouver refuge dans un département de philosophie. Dans les deux cas, ils finiront par mourir. »

J17. ⭐⭐⭐ Quelle est la fonction de la science normale ? Et celle des révolutions ?

La science normale permet le travail de détail rigoureux. « Il est nécessaire que la science normale soit dans une large mesure non critique. Si tous les scientifiques passaient leur temps à critiquer toutes les parties du cadre conceptuel dans lequel ils travaillent, aucune recherche approfondie ne pourrait se faire. » Les révolutions sont nécessaires parce qu’aucun paradigme n’est parfait et qu’« il n’existe aucune procédure inductive permettant d’aboutir à des paradigmes parfaitement adéquats » : la science doit donc contenir un moyen de rompre avec un paradigme.

J18. ⭐ Quelle est la vertu de l’imprécision des paradigmes ?

Différents savants les interprètent et les appliquent différemment, ce qui multiplie le nombre de stratégies essayées. « Les risques sont donc distribués à travers la communauté scientifique, et les chances de succès à long terme en sont augmentées. » Kuhn : « Comment le groupe pourrait-il, dans sa totalité, assurer l’assise de ses paris ? »

J19. ⭐⭐ Kuhn est-il seulement descriptif ?

Non, et il y insiste : une théorie purement descriptive « n’aurait que peu de valeur en tant que théorie de la science » et tomberait sous les objections faites à l’inductivisme naïf (il faut une théorie pour sélectionner ce qu’on décrit — y compris « les activités et les productions de scientifiques de seconde zone »). Sa vision est une théorie parce qu’elle comprend une explication de la fonction de ses composantes.

J20. ⭐⭐ Qu’oppose Kuhn au progrès cumulatif ?

Le progrès par révolutions. La vision cumulative des inductivistes est erronée « parce qu’elle amène à ignorer le rôle joué par les paradigmes pour guider l’observation et l’expérience ». C’est précisément à cause de ce rôle que le remplacement d’un paradigme doit être révolutionnaire.


K. Rationalisme et relativisme

K1. ⭐⭐ Définissez le rationaliste extrémiste.

Il « pose l’existence d’un critère simple, éternel, universel permettant d’évaluer les mérites comparés de théories rivales », dont les caractéristiques majeures sont l’universalité et le caractère ahistorique. Il tient généralement les théories conformes à ce critère pour vraies ou probablement vraies, et considère que « la vérité, la rationalité et donc la science sont intrinsèquement bonnes ».

K2. ⭐⭐ Définissez le relativiste.

Il « nie l’existence d’une norme de rationalité universelle, ahistorique ». Ce qui est jugé meilleur « varie d’un individu à l’autre ou d’une communauté à l’autre », et le but même de la quête du savoir dépend de ce qui est valorisé : la maîtrise matérielle de la nature est prisée dans les sociétés capitalistes occidentales, « peu considérée dans une culture où on conçoit le savoir comme un moyen d’accéder au bonheur ou à la paix ».

K3. ⭐⭐ Citez la maxime relativiste au sujet des individus et celle au sujet des communautés.

Individus : Protagoras, « l’homme est la mesure des choses ». Communautés : Kuhn, il n’y a « aucune autorité supérieure à l’assentiment du groupe intéressé ».

K4. ⭐ Donnez un exemple montrant que la démarcation elle-même varie pour le relativiste.

Les newtoniens considéraient qu’une théorie liant les marées à l’attraction de la Lune était de la bonne science ; Galilée y voyait « la frontière du mysticisme occulte ». De même, la théorie du changement historique de Marx est de la bonne science pour les uns et de la propagande pour les autres.

K5. ⭐⭐⭐ Donnez le verdict de Chalmers sur Lakatos et Kuhn, mot pour mot.

« Lakatos visait à donner un point de vue rationaliste de la science mais a échoué, alors que Kuhn niait qu’il visait à donner un point de vue relativiste mais en a néanmoins donné un. »

K6. ⭐⭐ Comment se manifeste la rhétorique rationaliste de Lakatos ?

Il pose que « le problème central en philosophie des sciences est d’établir des conditions universelles déterminant qu’une théorie est scientifique ». Sans critère, « la vérité se trouverait dans le pouvoir », le changement scientifique devient un sujet de « psychologie de foule » et le progrès consiste « à rallier le camp du plus fort ». Il veut fournir des « lois pour endiguer la pollution intellectuelle ».

K7. ⭐⭐⭐ Pourquoi Lakatos échoue-t-il ?

1. ⭐ Sa méthodologie ne guide pas les scientifiques, et il le reconnaît : « on peut rationnellement s’attacher à un programme qui dégénère jusqu’à ce qu’il soit vaincu par un rival, et même après » ; elle est « plus un guide pour l’historien des sciences que pour le scientifique ». 2. ⭐⭐ Il présuppose ce qu’il devait démontrer : il tient pour acquis que « la physique constitue le paradigme de la rationalité et de la bonne science » et que tout domaine qui n’en partage pas les caractéristiques méthodologiques « ne relève pas de la science et lui est inférieur du point de vue de la rationalité ».

K8. ⭐ Comment Lakatos teste-t-il son propre critère ? Est-ce circulaire ?

Il le tient pour une conjecture testable sur l’histoire de la physique — et ce n’est pas circulaire, comme l’a clarifié Worrall : la théorie est renforcée si elle explique des épisodes que les théories rivales n’expliquent pas (l’étude de Worrall sur le rejet de la théorie ondulatoire de Thomas Young au début du xixe siècle) ; elle est affaiblie si un épisode ne s’y conforme pas et qu’aucune explication externe satisfaisante n’est trouvée.

K9. ⭐⭐ Kuhn nie être relativiste. Sur quoi s’appuie-t-il, et pourquoi Chalmers refuse-t-il ?

Kuhn écrit : « Les théories scientifiques de date récente sont meilleures que celles qui les ont précédées, sous l’aspect de la solution des énigmes […]. Ce n’est pas là une position de relativiste. » Chalmers refuse pour trois raisons : 1. Kuhn admet lui-même que ces considérations ne sont « ni individuellement ni collectivement obligatoires » et que « les considérations esthétiques peuvent parfois être décisives ». 2.Un problème dépend lui-même d’un paradigme — voir la question suivante. 3. Kuhn nie sans ambiguïté tout progrès vers la vérité, et affirme qu’« il n’y a pas d’algorithme neutre pour le choix d’une théorie ».

K10. ⭐⭐⭐ Donnez l’exemple préféré de Chalmers sur la dépendance des problèmes.

La détermination des poids atomiques et moléculaires au xixe siècle, problème majeur à l’époque. Vue du xxe siècle, les composés naturels contiennent « un mélange arbitraire et sans intérêt théorique d’isotopes », de sorte que, comme le remarqua F. Soddy, cette entreprise laborieuse « apparaît comme ayant aussi peu d’intérêt et de signification que la détermination du poids moyen d’une collection de bouteilles, dont certaines sont pleines et d’autres plus ou moins vides ».

K11. ⭐⭐⭐ Quel reproche commun Chalmers adresse-t-il à Kuhn et à Lakatos ?

Ni l’un ni l’autre ne MONTRE que la science est supérieure aux autres domaines : ils le PRÉSUPPOSENT. Kuhn va jusqu’à écrire que si une théorie de la rationalité entre en conflit avec la science, c’est la théorie de la rationalité qu’il faut changer — « supposer que nous possédons des critères de rationalité indépendants de notre compréhension du progrès scientifique revient à ouvrir la porte du Pays de cocagne ». ⭐ Feyerabend distingue justement les questions « Qu’est-ce que la science ? » et « Qu’est-ce que la science a de si formidable ? », et observe que Lakatos ne répond jamais à la seconde.

K12. ⭐⭐⭐ Pourquoi Chalmers veut-il changer les termes du débat ?

Parce que tout le débat porte sur les jugements portés par des individus ou des groupes. Or : « N’est-il pas possible qu’une théorie soit meilleure qu’une rivale […] même si aucun individu ou groupe ne juge qu’il en est ainsi ? N’arrive-t-il pas que des individus ou les groupes se trompent dans leurs jugements sur la nature ou le statut d’une théorie ? » D’où l’idée d’analyser la science « centré sur les caractéristiques de la science elle-même, sans tenir compte de ce que pensent les individus ou les groupes ».


L. L’objectivisme

L1. ⭐⭐ Qu’est-ce que l’individualisme, et quelle impasse rencontre-t-il ?

C’est le fait de considérer la connaissance comme « un agencement particulier de croyances possédées par les individus et qui se situent dans leurs esprits ou cerveaux » — « le savoir est une croyance vraie convenablement prouvée » (D.M. Armstrong). L’impasse est la régression infinie des justifications, « qui remonte au moins à Platon » : justifier la première loi de Kepler par Newton, c’est devoir justifier Newton ; le justifier par l’expérience, c’est devoir justifier l’expérience, etc. Il faudrait des fondements qui se justifient d’eux-mêmes.

L2. ⭐⭐ Quelles sont les deux traditions rivales sur ces fondements ?

Le rationalisme classique (Descartes) : les fondements sont accessibles à l’esprit, sous forme d’axiomes vrais de façon claire et distincte — modèle : la géométrie euclidienne (⚠️ dont certains axiomes sont d’ailleurs faux à la lumière de la relativité générale). L’empirisme classique (Locke) : les fondements sont accessibles aux sens, et le savoir se construit ensuite par inférence inductive. « La vision inductiviste de la science décrite au chapitre 1 représente une forme d’empirisme. » ⚠️ Ne pas confondre ce rationalisme classique avec le rationalisme du chapitre 9.

L3. ⭐⭐⭐ Définissez l’objectivisme.

« Le point de vue qui met l’accent sur le fait que certaines composantes du savoir, depuis les propositions simples jusqu’aux théories complexes, ont des propriétés et des caractéristiques qui dépassent les croyances et les degrés de connaissance des individus qui les conçoivent et les prennent en compte. » En raccourci : « la connaissance est traitée comme quelque chose d’extérieur à l’esprit ou au cerveau des individus, et non comme quelque chose d’intérieur ».

L4. ⭐ Donnez un exemple simple de propriété objective d’une proposition.

« Mon chat et moi vivons dans une maison où n’habite aucun animal » a la propriété d’être contradictoire, que quiconque s’en aperçoive ou non. Dans un procès pour meurtre, si un avocat découvre après analyse minutieuse que deux dépositions se contredisent, « cet état de fait est indépendant des intentions des témoins » — et si l’avocat ne l’avait pas découvert, la contradiction n’en existerait pas moins.

L5. ⭐⭐⭐ Donnez les deux exemples scientifiques majeurs de l’objectivisme.

1. Poisson et Fresnel : Poisson découvrit et démontra que la théorie ondulatoire de Fresnel prédisait une tache brillante au centre de la face ombragée d’un disque illuminé — « conséquence dont Fresnel lui-même n’avait pas eu conscience ». 2. ⭐⭐ Maxwell et les ondes radio : Maxwell cherchait une explication mécanique de l’électromagnétisme par un éther. Il ignora jusqu’à sa mort que sa théorie prédisait les ondes radio — c’est Fitzgerald qui le démontra en 1881, deux ans après sa mort. Pis encore : sa théorie fut « la première pierre sur la voie de la remise en cause » du programme mécaniste qu’il défendait avec acharnement. « Le programme de réduction de l’électromagnétisme à la mécanique d’un éther était condamné dès son origine. »

L6. ⭐⭐⭐ Racontez l’analogie du nichoir de Popper.

Le nichoir dans le jardin de Popper représente une situation à problème et une opportunité qui existent objectivement. Un jour, des oiseaux saisiront l’opportunité, résoudront le problème et réussiront à y construire un nid. « Le problème et l’opportunité existent pour les oiseaux, qu’ils y répondent ou non. » ⭐ C’est ce qui explique les découvertes simultanées — la loi de conservation de l’énergie, « découverte » simultanément en 1840 par des savants travaillant indépendamment.

L7. ⭐⭐ Quels sont les deux traits généraux de la physique depuis Galilée ?

1. Elle inclut l’EXPÉRIENCE — « une interaction planifiée, guidée par une théorie, avec la nature » : une situation artificielle est construite pour explorer et tester la théorie. ⭐ « Ce type de pratique expérimentale n’existait pas dans la physique d’avant Galilée. » 2. Ses théories s’expriment en termes mathématiques — la décomposition d’un vecteur en ses composantes (Galilée), la décomposition de Fourier. Une différence essentielle entre Young et Fresnel était que Fresnel disposait des techniques mathématiques adaptées.

L8. ⭐ Pourquoi une découverte expérimentale n’est-elle pas la croyance d’un individu ?

Parce que, « quelle que soit la confiance qu’un expérimentateur accorde à ses résultats, cette confiance subjective ne suffira pas ». Ils doivent être testés par ses collègues, puis par les referees des revues, puis à plus grande échelle après publication — et peuvent encore être rejetés. C’est « le produit d’une activité sociale complexe ».

L9. ⭐ À quoi Chalmers compare-t-il la construction d’une science ?

À la construction d’une cathédrale : « elle résulte de la collaboration de nombreux travailleurs qui mettent en commun leurs savoir-faire » (J.R. Ravetz).

L10. ⭐⭐⭐ Citez la formule de Popper sur la connaissance objective.

« La connaissance au sens objectif est connaissance sans connaisseur ; elle est connaissance sans sujet connaissant. » Elle « consiste en problèmes, théories et arguments en tant que tels », et est « totalement indépendante de l’affirmation de quiconque prétendant connaître ».

L11. ⭐⭐ Citez Lakatos sur l’objectivisme.

« Une théorie peut être pseudo-scientifique même si elle est éminemment plausible et si chacun y croit, et elle peut être scientifiquement valable même si elle est incroyable et si personne n’y croit. […] La valeur cognitive d’une théorie n’a rien à voir avec son influence psychologique dans l’esprit des gens. » Il parle du « clivage entre la connaissance objective et ses reflets distordus dans les esprits des individus », et écrit que l’histoire interne d’une science est « l’histoire d’une science désincarnée ».

L12. ⭐ En quoi le marxisme est-il objectiviste ?

Par la formule de Marx : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. » Comme le physicien qui veut contribuer à la physique, l’individu qui veut contribuer au changement social « est confronté à une situation objective, qui limite ses possibilités de choix et d’action et qui influence l’issue de ses actes ».


M. La position de Chalmers

M1. ⭐⭐ Pourquoi la méthodologie de Lakatos ne rend-elle pas compte du changement de théorie ?

Parce que tout y passe par des décisions : le noyau dur est irréfutable « par décision méthodologique de ses protagonistes », l’heuristique positive est un « plan préconçu » adopté. Trois objections : 1. Les scientifiques des deux derniers siècles ne pouvaient pas connaître une méthodologie inventée récemment — ⭐ Lakatos signale lui-même le gouffre entre la méthode que Newton a formulée et celle qu’il a suivie en pratique. 2. Cette méthodologie, de l’aveu de Lakatos, ne dicte aucun choix. 3. Expliquer le changement par des décisions conscientes, c’est ignorer le « clivage entre le savoir objectif et ses reflets distordus dans les esprits ».

M2. ⭐⭐⭐ Quelle est la manœuvre décisive de Chalmers ?

Séparer le CHANGEMENT de théorie du CHOIX de théorie. « Je sépare le problème du changement de théorie de celui du choix de théorie. » Le choix relève d’individus ; le changement, non.

M3. ⭐⭐⭐ Définissez le degré de fécondité.

« Le conglomérat d’opportunités objectives présentes dans un programme de recherche à une étape de son développement » — via les techniques théoriques, mathématiques et expérimentales disponibles. « Le degré de fécondité d’un programme à un certain moment sera une propriété objective de ce programme, et il possédera cette propriété, que les savants en aient ou non chacun conscience. »

M4. ⭐⭐ En quoi diffère-t-il de l’heuristique positive de Lakatos ?

L’heuristique positive est une politique de recherche plus ou moins consciemment adoptée par les scientifiques ; le degré de fécondité ne dépend de la conscience de personne.

M5. ⭐⭐ Donnez deux comparaisons de degrés de fécondité.

Einstein vs Lorentz en 1905 (étude d’Elie Zahar) : Einstein est plus fécond parce que ses assertions très générales sur l’espace et le temps ouvrent des voies dans de nombreux domaines, alors que Lorentz est « strictement ancré sur l’électromagnétisme ». ⭐ Le corpusculaire de Newton vs l’ondulatoire de Young en 1810 (étude de Worrall) : c’est le corpusculaire qui est le plus fécond, « en raison de l’état de développement moins avancé de la mécanique des milieux élastiques par rapport à celui de la mécanique des corps rigides ».

M6. ⭐⭐⭐ Comment Chalmers répond-il à l’objection « on ne voit les opportunités qu’une fois saisies » ?

En produisant des exemples d’opportunités objectives non saisies. 1. Archimède : ses travaux sur la balance, les centres de gravité et l’hydrostatique introduisaient des techniques extensibles à la dynamique (traiter des leviers en mouvement, des objets tombant ou flottant, sous forme idéalisée et mathématique) — inexploitées pendant des siècles, jusqu’à Galilée. 2. ⭐⭐ La question de V. Ronchi : les verres de lunettes sont introduits entre 1280 et 1285 ; le premier télescope n’apparaît qu’en 1590. « Pourquoi trois siècles furent-ils nécessaires pour placer un verre de lunette devant un autre ? »

M7. ⭐⭐ Pourquoi le fait qu’on ne juge la fécondité qu’avec le recul n’est-il pas une objection ?

Parce que « loin de s’opposer à mon point de vue, le fait que les scientifiques ne sont pas et n’ont pas besoin d’être conscients du degré de fécondité des programmes sur lesquels ils travaillent constitue sa force ». C’est précisément ce trait qui rend possible une vision objectiviste, sans les éléments subjectivistes présents chez Lakatos.

M8. ⭐⭐⭐ Énoncez la thèse de Chalmers et son hypothèse sociologique.

L’hypothèse sociologique : dans la société où la physique est pratiquée, « il existe des savants avec les savoir-faire, ressources et états d’esprit appropriés » pour la développer. La thèse : si cette hypothèse est satisfaite, une opportunité objective sera tôt ou tard saisie ; donc « un programme offrant plus d’opportunités de développement qu’un programme rival tendra à vaincre ce dernier » — ⭐ « même s’il s’avère que la majorité des savants choisissent de travailler sur le programme qui a le degré de fécondité le moins élevé ». La minorité rencontrera le succès et la majorité « se démènera en vain pour tirer parti d’opportunités qui n’existent pas ».

M9. ⭐⭐⭐ Racontez l’analogie des deux jardins.

Comparez un jardin muni de nombreux nichoirs à un jardin identique sans nichoirs, tous deux recevant une bonne population d’oiseaux. Après quelques mois ou quelques années, beaucoup plus d’oiseaux auront niché dans le premier. « Ce qui me semble important dans cet exemple, c’est qu’il n’est nul besoin d’en référer aux décisions des oiseaux ni à la rationalité ou à tout autre aspect de ces décisions pour aboutir à une explication. » Et François Jacob : « Bien souvent, si une observation n’est pas faite ici aujourd’hui, elle le sera là demain. »

M10. ⭐⭐ La fécondité suffit-elle ?

Non. « Tout en ayant un haut degré de fécondité, il peut se faire qu’un programme n’aboutisse à rien. » Exemple : la théorie des tourbillons de William Thomson, qui expliquait atomes et molécules comme des tourbillons dans un éther parfaitement élastique et non visqueux ; elle offrait de vastes perspectives, « comme l’a si bien souligné Clerk Maxwell » — et n’aboutit à rien. Il faut donc compléter par une évaluation des prédictions nouvelles effectivement produites.

M11. ⭐⭐⭐ Quelles sont les précautions de Chalmers ? (question qui fait la différence)

1. Il ne dit pas que la science progresse toute seule : « sans [les scientifiques], la physique n’existerait tout bonnement pas ». 2. Il ne dit pas que les scientifiques devraient choisir le programme le plus fécond — « un savant ne sera généralement pas en bonne position pour apprécier toutes les opportunités ». 3.L’hypothèse sociologique n’est pas toujours satisfaite : elle ne l’était pas dans l’Europe médiévale, et « il y a de fortes raisons de penser qu’elle est en perte de vitesse dans la société contemporaine » — l’influence des gouvernements et des monopoles industriels sur le financement de la recherche fait que « le progrès de la physique est de plus en plus contrôlé par des facteurs extérieurs à la physique ». 4. Sa thèse vaut sur le long terme — l’échelle à laquelle « la théorie d’Einstein a remplacé celle de Lorentz » a un sens ; à très court terme, la personnalité des savants et leurs modes de communication comptent.


N. Feyerabend

N1. ⭐⭐⭐ Citez la thèse de « Contre la méthode ».

« L’idée que la science peut, et doit, être organisée selon des règles fixes et universelles est à la fois utopique et pernicieuse. […] Toutes les méthodologies ont leurs limites, et la seule “règle” qui survit, c’est : Tout est bon. »

N2. ⭐⭐ Pourquoi utopique, pernicieuse, préjudiciable ?

Utopique, parce qu’elle « implique une conception trop simple des aptitudes de l’homme ». Pernicieuse, parce que « la tentative d’imposer de telles règles ne peut manquer d’augmenter nos qualifications professionnelles qu’aux dépens de notre humanité ». Préjudiciable à la science, parce qu’elle néglige les conditions historiques complexes du changement scientifique et « rend notre science moins facilement adaptable et plus dogmatique ».

N3. ⭐ Pourquoi Feyerabend voit-il en Lakatos un « compère anarchiste » ?

Parce que sa méthodologie ne fournit pas de règles de choix : « la méthodologie des programmes de recherche fournit des critères qui aident le scientifique à évaluer la situation historique dans laquelle il prend ses décisions ; mais elle ne contient pas de règles qui lui disent ce qu’il faut faire ».

N4. ⭐⭐⭐ « Tout est bon » veut-il dire qu’on peut faire n’importe quoi ?

NON — c’est le piège central du chapitre. Feyerabend distingue lui-même l’extravagant du penseur respectable. La distinction ne tient pas au contenu de la théorie — « nous ne savons jamais à l’avance si une théorie aura un avenir » — mais à « la nature de la recherche entreprise une fois adopté un certain point de vue ». L’extravagant se contente de défendre sa position « sous sa forme originelle, non développée, métaphysique », sans jamais la tester sur les cas favorables à ses adversaires. ⭐ L’exemple : si quelqu’un veut redonner sa chance à Aristote, soit — mais qu’il élabore une nouvelle dynamique, qu’il affronte les difficultés initiales, qu’il l’adapte à l’astronomie, à la physique et à la microphysique d’aujourd’hui. Conclusion de Chalmers : « Cela n’arrive pas, en science, que tout soit bon, sans restriction. » Pour contribuer à la physique, on n’a pas besoin des méthodologies contemporaines, mais « il faudra apprendre un peu de physique ».

N5. ⭐⭐ Pourquoi la critique de Feyerabend n’atteint-elle pas la thèse de Chalmers ?

Parce qu’elle vise les méthodologies en tant qu’elles guident les choix et décisions des scientifiques. Or Chalmers a séparé le choix du changement au chapitre 11 : « il semble que mon approche du changement théorique en physique ne soit pas touchée par la critique de la méthode de Feyerabend ».

N6. ⭐⭐⭐ Qu’est-ce que l’incommensurabilité chez Feyerabend ? Donnez l’exemple.

Elle découle de la théorie-dépendance de l’observation : les principes fondamentaux de deux théories rivales peuvent être si éloignés « qu’il s’avérera impossible ne serait-ce que de formuler les concepts fondamentaux d’une théorie avec les termes de l’autre ». L’exemple : en mécanique classique, forme, masse et volume sont des propriétés intrinsèques des objets, modifiables seulement par interaction physique. En relativité, ce sont des relations entre un objet et un système de référence, modifiables sans aucune interaction physique, par simple changement de référentiel. « Le nouveau système conceptuel ne partage même pas un seul énoncé avec son prédécesseur. »

N7. ⭐ Incommensurable veut-il dire incomparable ?

Non. On peut confronter les deux théories à une série de situations observables, en notant le degré de compatibilité de chacune interprétée en ses propres termes ; on peut aussi regarder si elles sont linéaires, cohérentes, si leurs approximations sont sûres ou audacieuses.

N8. ⭐⭐ Quelle conclusion Feyerabend en tire-t-il ?

Que le choix est en dernière analyse subjectif : ce qui reste, « ce sont les jugements esthétiques, les jugements de goût, les préjugés métaphysiques, les désirs religieux, bref ce sont nos désirs subjectifs ».

N9. ⭐⭐⭐ Que répond Chalmers ?

Deux choses. 1. Les jugements subjectifs ne sont pas hors d’atteinte de l’argumentation rationnelle : on peut montrer qu’une préférence est visiblement incohérente ou qu’elle a des conséquences malvenues. Ils sont façonnés par les conditions matérielles, mais « ne sont pas sacro-saints et ne sont pas simplement donnés ». 2.L’objection ne touche que le choix. L’étude de Zahar sur Einstein vs Lorentz, relue objectivement, explique le remplacement sans faire appel aux préférences — et cela malgré l’incommensurabilité partielle des deux théories.

N10. ⭐⭐ Que reproche Feyerabend aux rationalistes critiques ?

De tenir pour acquise « la sagesse scientifique fondamentale » « sans pour autant démontrer qu’elle est supérieure à la “sagesse fondamentale” des sorcières et des mages ». Ils étudient la science de façon très détaillée, mais traitent le marxisme et l’astrologie par « un examen superficiel et des arguments expéditifs ».

N11. ⭐ Comment faut-il alors étudier une forme de savoir ?

En elle-même, par ses « traces historiques — des manuels, des papiers originaux, des comptes rendus de réunions et de conversations privées, des lettres ». ⭐ On ne peut pas même exiger d’avance qu’elle se conforme à la logique classique : la mécanique quantique pourrait révéler un type de logique nouveau et avantageux. ⚠️ Chalmers nuance : la découverte de contradictions aux conséquences indésirables — une théorie qui prédirait « chaque événement et son démenti » — resterait une critique sérieuse.

N12. ⭐⭐ Quel exemple Chalmers apporte-t-il à l’eau du moulin de Feyerabend ?

Pendant les deux millénaires qui ont précédé Galilée, les philosophes ont débattu de la possibilité d’appliquer les mathématiques au monde physique — les platoniciens pour, les aristotéliciens contre. « Galilée a tranché la question, non pas en produisant un argument philosophique décisif mais en le RÉALISANT bel et bien. »

N13. ⭐⭐⭐ Où Chalmers s’écarte-t-il de Feyerabend sur ce point ?

Sur ce qui est urgent. Feyerabend oppose la science au vaudou et à l’astrologie ; Chalmers répond que ce n’est pas un problème pressant de notre société et que « nous ne sommes simplement pas dans la situation de “choisir librement” entre la science et le vaudou ». ⭐ Le vrai danger est l’invocation d’une méthode scientifique universelle — dans une version grossièrement empiriste et inductiviste — surtout dans les sciences sociales, où l’on promeut au nom de la science des théories « qui servent à manipuler des aspects de notre société à un niveau superficiel (études de marché, psychologie du comportement) plutôt que de servir à la comprendre et à nous aider à la transformer en profondeur ». ⚠️ Il est d’ailleurs honnête sur ce qu’il ne sait pas : n’ayant pas fait l’étude détaillée du vaudou et de l’astrologie, « je dois admettre que ma position tient du préjugé ».

N14. ⭐⭐ Quelle est la thèse positive de Feyerabend, et sa formule choc ?

L’« attitude humaniste », empruntée à John Stuart Mill (Sur la liberté) : accroître la liberté, « cultiver l’individualisme qui seul produit des êtres humains bien développés ». Sa formule : « Il y a une séparation entre l’Église et l’État, il n’y a pas de séparation entre l’État et la Science. » Un Américain peut choisir sa religion, mais « on ne lui permet pas d’exiger que ses enfants apprennent à l’école la magie plutôt que la science ». Dans sa société libre, la science serait étudiée comme phénomène historique « en même temps que d’autres contes de fées tels que les mythes des sociétés “primitives” », et l’État serait idéologiquement neutre.

N15. ⭐⭐⭐ Quelle est l’objection classique que Chalmers oppose à cette conception de la liberté ?

Cette liberté est purement négative — l’absence de contrainte — et néglige sa face positive, « ce à quoi les individus ont accès au sein d’une structure sociale ». « Si nous limitons la liberté d’expression à l’inexistence d’une censure, nous omettons de nous demander à quel point les individus ont accès aux moyens d’information. »

N16. ⭐⭐⭐ Citez l’argument de Hume contre Locke.

« Peut-on affirmer sérieusement qu’un pauvre paysan, qu’un artisan qui ne connoît ni les langues ni les mœurs des pays étrangères, & qui [vit] au jour la journée de ce qu’il gagne par son travail, peut-on dire qu’un tel homme soit LIBRE DE QUITTER SON PAYS NATAL ? J’aimerois autant dire qu’un homme que l’on a EMBARQUÉ PENDANT QU’IL DORMOIT reconnoît volontairement l’autorité du capitaine de vaisseau ; & pourquoi non, n’a-t-il pas la liberté de SAUTER DANS LA MER, & DE SE NOYER ? »

N17. ⭐⭐⭐ Quelle est la formule finale sur « tout est bon » ?

Celle de John Krige, que Chalmers dit avoir souhaité formuler lui-même : « TOUT EST BON signifie, pratiquement, TOUT SE MAINTIENT. » Suivre chacun ses inclinations personnelles « a toutes chances de mener à une situation dans laquelle ceux qui ont déjà accès au pouvoir le garderont ».


O. Réalisme, vérité et la conclusion du livre

O1. ⭐⭐⭐ Opposez réalisme et instrumentalisme.

Réalisme : les théories décrivent ce à quoi le monde ressemble réellement. Les gaz sont réellement constitués de molécules en mouvement aléatoire ; il existe réellement des champs obéissant aux équations de Maxwell. Le monde existe indépendamment de nous, et une théorie est vraie si elle le décrit correctement. Instrumentalisme : la composante théorique ne décrit pas la réalité. Les théories sont des instruments reliant deux séries d’états observables. Molécules, champs et charges sont des « fictions commodes ». « Les ampèremètres, la limaille de fer, les planètes et les rayons lumineux existent dans le monde. Les électrons, les champs magnétiques, les épicycles de Ptolémée et l’éther n’ont pas besoin d’exister. »

O2. ⭐⭐ Quelle est la critique la plus fondamentale de l’instrumentalisme naïf ?

Sa distinction tranchée entre théorie et observation ne tient pas (chapitre 3) : planètes, rayons lumineux, métaux et gaz sont déjà théoriques. ⭐ La vitesse que l’instrumentaliste attribue tranquillement aux boules de billard est « un concept théorique particulièrement sophistiqué, qui contient la notion de limite mathématique » ; et « même le concept de boule de billard contient des propriétés théoriques comme l’individualité et la rigidité ».

O3. ⭐⭐⭐ Pourquoi les prédictions nouvelles embarrassent-elles l’instrumentaliste ?

Parce qu’il devrait tenir pour un « étrange accident » que de pures fictions mènent à découvrir des phénomènes observables nouveaux. Trois exemples : 1. Les anneaux de Kekulé (le benzène), que Kekulé tenait pour des fictions théoriques utiles, sont aujourd’hui vus presque « directement » au microscope électronique. 2. Les molécules de la théorie cinétique se manifestent dans le mouvement brownien — les instrumentalistes « ont dû être quelque peu interloqués en observant les résultats des collisions de leurs fictions théoriques avec des particules de fumée ». 3. Hertz finit par reconnaître qu’il avait produit les champs de Maxwell « d’une façon visible et presque tangible ».

O4. ⭐⭐⭐ Racontez l’opposition Osiander / Galilée, et sa leçon.

Osiander, auteur de la préface Des révolutions des orbes célestes, écrit qu’il n’est « pas nécessaire que ces hypothèses soient vraies ou même vraisemblables ; une seule chose suffit : qu’elles offrent des calculs conformes à l’observation ». C’est l’instrumentalisme, et il est prudent : il évite les controverses avec la chrétienté, la métaphysique aristotélicienne et les objections physiques. Galilée est réaliste : « on raconte qu’il tapa le sol sous ses pieds et murmura : “Et pourtant, elle tourne.” » ⭐⭐ La leçon : « le point de vue réaliste défendu par Galilée soulevait de nombreux problèmes. Et ce furent ces problèmes mêmes qui furent à l’origine du développement d’une optique et d’une mécanique plus adéquates. L’attitude réaliste est à préférer à l’attitude instrumentaliste naïve parce qu’elle ouvre davantage d’opportunités de développement. »

O5. ⭐ Qu’a fait Tarski, et est-ce épistémologiquement utile ?

Il a montré comment éviter les paradoxes (le paradoxe du menteur ; la carte dont une face dit « la phrase de l’autre face est vraie » et l’autre « la phrase de l’autre face est fausse ») en distinguant systématiquement le langage-objet (ce dont on parle) et le métalangage (avec lequel on parle). C’est « une avancée technique fondamentale pour la logique mathématique » — mais Tarski lui-même juge son point de vue « épistémologiquement neutre ».

O6. ⭐⭐ Que reproche Chalmers à Popper sur ce point ?

Que tout ce qu’il propose est : « “la neige est blanche” correspond aux faits si et seulement si la neige est effectivement blanche ». Ces formulations sont « si manifestement évidentes qu’elles relèvent simplement de la pédanterie de philosophe ». La vraie question est : « La notion de vérité au sens commun est-elle celle qui convient pour donner un sens à l’affirmation que la vérité est le but de la science ? » — et la réponse est non.

O7. ⭐⭐⭐ Donnez les cinq difficultés de la vérité-correspondance appliquée à la physique.

1. On ne peut parler des faits qu’avec les concepts de la théorie. Dire que « le chat est sur le tapis » se réfère au chat sur le tapis, c’est utiliser deux fois les concepts « chat » et « tapis ». « Les faits ne nous sont pas accessibles, et on ne peut en parler, sans référence à une théorie. » 2. ⭐⭐ Les lois portent sur des TENDANCES TRANSFACTUELLES — voir la question O8. 3. ⭐⭐ L’absence de convergence dans l’histoire (argument de Kuhn) : un faisceau de lumière a été décrit d’abord comme un courant de particules, puis comme une onde, puis comme « quelque chose qui n’est ni un courant de particules ni une onde ». Comment y voir un rapprochement vers ce à quoi le monde ressemble réellement ? 4. Les formulations équivalentes. L’électromagnétisme classique se formule soit en champs occupant tout l’espace, soit en charges et courants localisés agissant à distance par des potentiels se propageant à la vitesse de la lumière. Le tenant de la correspondance doit dire lequel existe réellement — « et n’a aucun moyen d’y répondre ». 5. Nos théories sont des productions sociales, sujettes au changement, alors que le monde physique ne l’est pas. Si la science atteignait la « vérité absolue », elle « se métamorphoserait abruptement en quelque chose qui n’aurait plus rien à voir avec une création humaine ».

O8. ⭐⭐⭐ Expliquez l’argument de Bhaskar et les tendances transfactuelles.

Il part du fait que l’expérience fait partie intégrante de la physique, et qu’elle est l’œuvre d’agents humains : les événements d’une expérience (impacts lumineux sur des écrans, positions d’aiguilles) ne se produiraient pas sans intervention humaine. « Mais si les conjonctions d’événements permettant de tester les lois sont provoquées par les agents humains, les lois que ces expériences permettent de tester existent en dehors de toute action humaine » — « il m’est facile de modifier une expérience par quelque intervention intempestive, mais je ne bouleverse pas les lois de la nature ». Les lois ne se réfèrent donc pas « aux relations entre événements localisables tels que des chats sur des tapis, mais à quelque chose que nous pouvons appeler des tendances transfactuelles ». ⭐ L’exemple : la première loi de Newton, qu’Alexandre Koyré décrit comme « l’explication du réel par l’impossible ». « Il est certain qu’aucun corps n’a jamais eu un mouvement qui illustre parfaitement cette loi. Néanmoins, si la loi est correcte, tous les corps lui obéissent, même s’ils ont rarement l’occasion de le montrer. Le but de l’expérimentation est de leur donner cette chance. »

O9. ⭐⭐ Qu’est-ce que la vérisimilarité de Popper ?

Sa tentative de donner un sens à l’approximation vers la vérité, nécessaire pour dire que Newton est plus proche de la vérité que Galilée bien que tous deux soient faux. On appelle contenu de vérité la classe des conséquences vraies d’une théorie et contenu de fausseté celle de ses conséquences fausses ; T₂ ressemble plus étroitement à la vérité que T₁ si son contenu de vérité est supérieur sans que son contenu de fausseté le soit, ou si le contenu de fausseté de T₁ est supérieur sans qu’il en aille de même de son contenu de vérité.

O10. ⭐⭐⭐ Pourquoi la vérisimilarité échoue-t-elle ?

Parce que la théorie de Newton attribue au monde la propriété « masse », qui n’existe plus chez Einstein (où la masse est une relation entre un système physique et un système de référence). Ces conceptions périmées de masse, force, espace et temps « se transmettent à toutes ses conséquences déductives ». Donc « strictement parlant, […] toutes ces conséquences déductives sont fausses. LE CONTENU DE VÉRITÉ DE LA THÉORIE DE NEWTON EST NUL », comme celui de toutes les théories mécaniques avant Einstein — et celui d’Einstein pourra se révéler nul après une future révolution. « La tentative de Popper tombe à l’eau. »

O11. ⭐⭐ Quel serait le sauvetage, et pourquoi est-il pire que le mal ?

Ajouter à Newton des procédures pratiques de mesure : une large classe de ses prédictions, interprétées en termes de lectures sur des graduations et des horloges, se révèle correcte aux limites de la précision expérimentale, et le contenu de vérité cesse d’être nul. ⚠️ Mais c’est un repli INSTRUMENTALISTE, « qui entre en conflit avec les intentions réalistes que Popper exprime par ailleurs » — lui pour qui « ce que nous essayons de faire en science est de décrire et d’expliquer la réalité ».

O12. ⭐⭐⭐ Énoncez le réalisme non figuratif.

« Le monde physique est tel que nos théories physiques actuelles lui sont applicables à un degré ou à un autre, et, en général, à un degré supérieur à celui des théories précédentes. Le but de la physique sera d’établir des limites à l’application des théories actuelles et de développer des théories qui sont applicables au monde avec un plus grand degré d’approximation dans une grande variété de circonstances. »

O13. ⭐⭐⭐ En quels sens est-il réaliste, et en quel sens non figuratif ?

Réaliste en deux sens : (1) le monde physique est ce qu’il est, indépendamment de la connaissance que nous en avons, « quoi que puissent en penser les individus ou les groupes » ; (2) dans la mesure où les théories sont applicables au monde, elles le sont toujours, « à l’intérieur comme à l’extérieur de toute situation expérimentale » — elles sont plus que de simples affirmations sur des corrélations entre énoncés d’observation. Non figuratif en un sens : il ne contient pas de théorie de la correspondance de la vérité avec les faits. « Nous pouvons évaluer nos théories selon le critère de leur degré de réussite à saisir un aspect du monde, mais nous ne pouvons pas aller au-delà […] pour la bonne raison que nous n’avons pas accès au monde indépendamment de nos théories. »

O14. ⭐⭐ Quelle riposte Chalmers adresse-t-il à ceux que sa position heurte ?

Que les tenants de la correspondance « sont eux aussi dans l’obligation de réussir, d’une façon ou d’une autre, à rendre intelligible ce qu’ont dit Newton des particules de lumière, Maxwell de l’éther et Schrödinger des fonctions d’onde ».

O15. ⭐⭐ Comment le réalisme non figuratif traite-t-il la théorie de Newton ?

On ne peut pas l’analyser en termes instrumentalistes : « pendant plus de deux siècles, la physique newtonienne a fait de l’expérimentation une de ses composantes essentielles », et l’analyser comme un système de corrélations « ne rendrait pas justice à la théorie de Newton et n’expliquerait pas les travaux expérimentaux poursuivis pendant deux siècles ». On peut en revanche montrer, depuis Einstein, qu’elle s’applique approximativement : si la vitesse d’un système est petite, sa masse est à peu près la même dans tous les référentiels, de sorte qu’« on ne se trompe pas beaucoup si l’on traite la masse comme une propriété plutôt que comme une relation », et la conservation de la quantité de mouvement newtonienne reste valable à un haut degré d’approximation.

O16. ⭐ Pourquoi le vague de cette position est-il une force et non une faiblesse ?

Parce que « les différents moyens que nous utilisons pour théoriser le monde nous entraînent dans un processus de découverte ininterrompu, dont nous ne pouvons pas connaître a priori quel il sera par le truchement d’une quelconque argumentation philosophique ». Galilée a saisi le monde par une théorie mathématique du mouvement, Newton s’en est écarté sur des points essentiels, la mécanique quantique l’appréhende par des voies fondamentalement différentes. « Qui sait à quoi ressembleront les théories futures ? Certes pas les philosophes de la science. »

O17. ⭐⭐⭐ Pourquoi le titre du livre est-il une mauvaise question ?

« Il me semble maintenant que la question qui constitue le titre de ce livre est à la fois trompeuse et présomptueuse. Elle présuppose l’existence d’une catégorie unique, la “science”, et amène à penser que les différents domaines du savoir — la physique, la biologie, l’histoire, la sociologie — n’ont d’autre alternative que de se situer soit à l’intérieur soit à l’extérieur de cette catégorie. Les philosophes ne possèdent pas le moyen de légiférer sur le critère à satisfaire pour juger un domaine acceptable ou “scientifique”. »

O18. ⭐⭐⭐ Que faut-il faire à la place ? (question de conclusion)

Analyser chaque domaine pour ce qu’il est, en demandant (1) quels sont ses buts (« qui s’éloigneront éventuellement de ce que l’on pense communément »), (2) quels moyens sont utilisés pour y parvenir, (3) quel degré de succès ils atteignent. ⚠️ Cela ne veut pas dire qu’on ne peut plus critiquer : on peut critiquer ses buts, déterminer si ses méthodes leur conviennent, les confronter à de meilleurs moyens d’atteindre les mêmes buts. « Nous n’avons pas besoin d’un référent général, la “science”, pour y inclure ou en exclure tout domaine du savoir. »

O19. ⭐⭐ En quoi Chalmers est-il relativiste, et en quoi ne l’est-il pas ?

Il l’est en ce qu’il nie tout critère absolu de jugement, et en ce que les jugements sur les buts sont relatifs à une situation sociale : le plaisir esthétique d’une branche absconse de logique « peut avoir une valeur considérable au sein d’une classe privilégiée d’une société opulente, mais n’aura que peu de prix aux yeux d’une classe opprimée d’un pays du tiers monde ». Il ne l’est pas par son objectivisme : les individus sont confrontés à une situation objective « que cela leur plaise ou non, qu’ils en aient conscience ou non », et leurs actions ont des conséquences qui « pourront s’éloigner notablement des intentions de l’acteur ». ⭐ « En fait, une théorie peut très bien atteindre mieux qu’une autre certains objectifs, et les individus et les groupes peuvent en juger différemment. »

O20. ⭐⭐ Donnez l’exemple féodal/capitaliste, et dites ce qu’il prouve.

La recherche d’une plus grande maîtrise technique de la nature a plus de signification dans les sociétés capitalistes que dans les sociétés féodales — parce qu’en économie capitaliste, c’est une nécessité : « les capitalistes qui ne parviennent pas à le mettre en œuvre sont éliminés du marché par ceux qui y parviennent et sont par conséquent acculés à la faillite ». En société féodale, une communauté techniquement en retard « n’en était pas ruinée pour autant, elle devait simplement se contenter d’un niveau de vie inférieur ». Ce qu’il prouve : « Ce type d’analyse des buts ne fait aucune part aux jugements ni aux valeurs des individus. » On peut donc analyser objectivement même les buts.

O21. ⭐⭐⭐ « À quoi bon se casser la tête ? » — quelle est la réponse de Chalmers ?

« La fonction la plus importante du questionnement que j’ai mené ici est de combattre ce que l’on pourrait appeler l’IDÉOLOGIE DE LA SCIENCE telle qu’elle fonctionne dans notre société. » Cette idéologie « utilise le concept douteux de science et ce concept également douteux de vérité qui lui est souvent associé, en général à l’appui d’une position conservatrice » — par exemple « cette forme de psychologie béhavioriste qui amène à traiter les hommes comme des machines » ou « l’utilisation intensive des résultats de QI dans notre système d’enseignement ». ⚠️ Et ce n’est pas l’apanage de la droite : « les marxistes s’y réfèrent également lorsqu’ils s’obstinent à prouver que le matérialisme historique est une science ». La catégorie sert aussi à supprimer : Popper contre le marxisme et Adler ; Lakatos partant en croisade contre le marxisme et la sociologie contemporaine au nom de la « pollution intellectuelle ».

O22. ⭐⭐⭐ Contre quoi Chalmers se bat-il en second lieu ?

Contre « les réactions extrêmes, individualistes ou relativistes, vis-à-vis de l’idéologie de la science ». « Il n’est pas vrai que tout point de vue soit aussi bon qu’un autre. Pour disposer des moyens de transformer une situation, qu’il s’agisse du développement d’une branche du savoir ou d’un aspect de la société, la meilleure façon de procéder consiste à appréhender la situation et à maîtriser les moyens de cette transformation. Cette action se fera généralement par la coopération. » Et le mot de la fin : « La politique du “tout est bon” doit être combattue parce qu’elle nous réduit à l’impuissance. […] Tout est bon veut dire, pratiquement, TOUT SE MAINTIENT. »

O23. ⭐⭐ Appliquez la méthode de Chalmers au marxisme, comme il le fait lui-même.

Ne pas l’admettre ni le rejeter par conformité à un critère de scientificité — « cette voie est semée d’embûches ». Mais : « nous devrons nous interroger sur ses buts, savoir dans quelle mesure ils ont été atteints et connaître les forces ou les facteurs qui agissent sur son développement. Nous pourrons alors évaluer si ce pour quoi elle est conçue est souhaitable, évaluer à quel point ses méthodes lui permettent d’atteindre ses objectifs et juger les intérêts qu’elle sert. »


P. Les quinze citations à savoir par cœur

  1. « Si la science a quelque chose de particulier, qu’est-ce donc ? »
  2. « Si un grand nombre de A ont été observés dans des circonstances très variées, et si l’on observe que tous les A sans exception possèdent la propriété B, alors tous les A ont la propriété B. » (principe de l’induction)
  3. « On ne peut utiliser l’induction pour justifier l’induction. » (Hume)
  4. « Il y a plus à voir que ce qui arrive dans le globe oculaire. » (Hanson)
  5. « Plus la validité d’un énoncé doit être fermement établie, plus le savoir théorique mis à contribution sera important. »
  6. « La science progresse par essais et erreurs, par conjectures et réfutations. »
  7. « Si une théorie a un contenu informatif, elle doit courir le risque d’être falsifiée. »
  8. « La science ne repose pas sur une base rocheuse. […] Elle est comme une construction bâtie sur pilotis [dans un marécage]. » (Popper)
  9. « Le contexte historique fait toute la différence. » (Hertz vs écouter la radio)
  10. « Il n’y a aucune autorité supérieure à l’assentiment du groupe intéressé. » (Kuhn)
  11. « La connaissance au sens objectif est connaissance sans connaisseur ; elle est connaissance sans sujet connaissant. » (Popper)
  12. « Le problème et l’opportunité existent pour les oiseaux, qu’ils y répondent ou non. » (le nichoir)
  13. « Toutes les méthodologies ont leurs limites, et la seule “règle” qui survit, c’est : Tout est bon. » (Feyerabend)
  14. « La question qui constitue le titre de ce livre est à la fois trompeuse et présomptueuse. »
  15. « Tout est bon signifie, pratiquement, tout se maintient. » (Krige)