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Qu’est-ce que la science ?

Matière : Méthodologie · épistémologie · Niveau : cours magistral / exposé Source : Alan F. CHALMERS, Qu’est-ce que la science ? Récents développements en philosophie des sciences : Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend, trad. Michel Biezunski, La Découverte, Paris, 1987 (éd. originale What is this Thing Called Science?, University of Queensland Press, 1976 ; 2ᵉ éd. 1982) — 14 chapitres, 292 pages.


0. Ce que le livre cherche à faire

La question du livre : si la science a quelque chose de particulier, qu’est-ce donc ?

Chalmers part d’un fait de société : le mot « scientifique » confère à un énoncé un mérite, une autorité, une confiance particulière. La publicité s’en réclame, les sciences sociales et politiques s’en réclament, les marxistes s’en réclament. Les universités américaines ont même eu, dit-il, des enseignements de « science de la laiterie », « science de la viande » et jusqu’à la « science mortuaire ».

🔑 La question à poser au jury dès l’introduction : « sur quels fondements une telle autorité est-elle basée ? »

Le plan du livre, et la stratégie de Chalmers

Chalmers procède par positions successives, chacune corrigeant la précédente. Il commence par deux positions extrêmes présentées « sous une forme caricaturale » — c’est pédagogique et il le dit : en comprenant les positions extrêmes et leurs faiblesses, on comprend mieux ce qui a motivé les théories modernes.

ChapitresPositionSort qui lui est réservé
1InductivismeExposé
2–3Sévèrement critiqué
4–5Falsificationisme (Popper)Exposé comme un progrès
6Ses limites apparaissent
7Programmes de recherche (Lakatos)Falsificationisme sophistiqué
8Paradigmes (Kuhn)Le versant sociologique
9Rationalisme vs relativismeLe débat, et sa remise en cause
10ObjectivismeLa réponse de Chalmers au relativisme
11Changement de théorieLa position propre de Chalmers
12Feyerabend« Tout est bon » et sa critique
13–14Réalisme, véritéLe réalisme non figuratif, conclusion

Le vieil adage que Chalmers cite pour décrire son livre : « Nous partons d’un certain degré de confusion pour aboutir à un autre degré de confusion qui se situe à un niveau plus élevé. »


1. L’inductivisme naïf — « la science, savoir issu des faits de l’expérience »

1.1 Le point de vue communément admis

« Le savoir scientifique est un savoir qui a fait ses preuves. Les théories scientifiques sont tirées de façon rigoureuse des faits livrés par l’observation et l’expérience. Il n’y a pas de place dans la science pour les opinions personnelles, goûts et spéculations de l’imagination. La science est objective. On peut se fier au savoir scientifique parce que c’est un savoir objectivement prouvé. »

C’est la conception héritée de la Révolution scientifique du xviie siècle : Galilée, Newton, Francis Bacon — pour comprendre la Nature, il faut consulter la Nature elle-même et non les écrits d’Aristote. « La science est une construction bâtie sur des faits » (J.J. Davies).

1.2 Les deux sortes d’énoncés

Énoncé singulierÉnoncé universel
Ce qu’il ditUn événement en un lieu et un moment donnésLa totalité des événements d’un type, en tous lieux et en tous temps
Exemple« Le papier de tournesol vire au rouge quand il est plongé dans ce liquide »« L’acide fait virer le papier de tournesol au rouge »
RôleC’est l’énoncé d’observation, la baseCe sont les lois et théories, le savoir scientifique

🔑 La question centrale de l’inductivisme : comment passe-t-on d’un nombre fini d’énoncés singuliers à des énoncés universels d’une portée illimitée ?

1.3 Le principe de l’induction et ses trois conditions

⭐⭐ Le principe de l’induction : « Si un grand nombre de A ont été observés dans des circonstances très variées, et si l’on observe que tous les A sans exception possèdent la propriété B, alors tous les A ont la propriété B. »

Trois conditions rendent la généralisation légitime :

  1. Le nombre d’énoncés d’observation doit être élevé — une seule barre de métal qui se dilate ne suffit pas, pas plus qu’un seul Australien alcoolique ne prouve que tous le sont.
  2. Les observations doivent être répétées dans une grande variété de conditions — des métaux différents, des barres longues et courtes, à hautes et basses pressions…
  3. Aucun énoncé d’observation accepté ne doit entrer en conflit avec la loi.

1.4 Déduction ≠ induction

L’induction va du particulier au général, la déduction va du général au particulier. Trois exemples de Chalmers, à retenir tels quels :

PrémissesConclusionVerdict
Ex. 1Tous les livres de philosophie sont ennuyeux · Ce livre traite de philosophieCe livre est ennuyeuxDéduction valide
Ex. 2De nombreux livres de philosophie sont ennuyeux · Ce livre traite de philosophieCe livre est ennuyeuxNon valide
Ex. 3Tous les chats ont cinq pattes · Gromatou est mon chatGromatou a cinq pattesValide, mais fausse

⭐⭐ La leçon de l’exemple 3 : la logique ne dit pas si les prémisses sont vraies. Elle garantit seulement que si les prémisses sont vraies, alors la conclusion doit l’être. « La déduction ne permet que de dériver des énoncés à partir d’autres énoncés donnés. »

1.5 Prédiction et explication

Une fois les lois obtenues par induction, on en déduit prédictions et explications. La forme générale est toujours la même :

1. Lois et théories · 2. Conditions initiales · 3. Prédictions et explications

Les conditions initiales décrivent la configuration précise à l’étude (la position du Soleil, celle du nuage de pluie, la description du dispositif expérimental). Exemple développé par Chalmers : l’explication de l’arc-en-ciel — lois de la réflexion et de la réfraction (obtenues par induction) + position du Soleil, du nuage et de l’observateur (conditions initiales) → l’arc coloré est déduit.

1.6 Pourquoi cette conception séduit

Vertu revendiquéeComment l’inductiviste la justifie
Pouvoir explicatif et prédictifPar la déduction à partir des lois
ObjectivitéL’observation et l’induction sont impersonnelles : ni goût, ni opinion, ni espoir
FiabilitéLes énoncés d’observation sont sûrs (les sens), et la confiance se transmet aux lois

🔑 Chalmers cite l’économiste A.B. Wolfe décrivant « un esprit doué d’une puissance surhumaine » : 1. observer et enregistrer tous les faits, sans sélection ni évaluation a priori ; 2. les analyser, comparer, classer, sans hypothèse ; 3. en tirer par induction des énoncés généraux ; 4. poursuivre déductivement. Ce n’est pas une caricature inventée pour les besoins de la critique — insistez là-dessus.


2. Le problème de l’induction

Chalmers attaque la troisième proposition de l’inductivisme (la validité de l’induction). Il réservera les deux premières (la science commence par l’observation ; l’observation est une base sûre) pour le chapitre 3.

2.1 L’induction ne peut pas se justifier par la logique

Un raisonnement inductif n’est pas logiquement valide : ses prémisses peuvent être vraies et sa conclusion fausse sans contradiction.

  • Les corbeaux : j’observe des milliers de corbeaux noirs dans des circonstances variées, je conclus « tous les corbeaux sont noirs ». Rien n’interdit logiquement que le prochain soit rose.
  • ⭐⭐ La dinde inductiviste de Bertrand Russell (brodée par Chalmers) : nourrie chaque matin à 9 heures, la dinde, en bonne inductiviste, ne se hâte pas de conclure. Elle attend, accumule les observations les mercredis et les jeudis, les jours chauds et froids, de pluie et sans pluie. Sa conscience inductiviste enfin satisfaite, elle conclut : « Je suis toujours nourrie à 9 heures du matin. » La veille de Noël, on lui trancha le cou.

2.2 L’induction ne peut pas se justifier par l’expérience — la circularité de Hume

Dire « l’induction a marché dans le cas x₁, dans le cas x₂… donc l’induction marche à tous les coups », c’est raisonner par induction pour justifier l’induction.

⭐⭐⭐ C’est le « problème de l’induction », montré de façon convaincante par David Hume dès le xviiie siècle. On ne peut utiliser l’induction pour justifier l’induction. La revendication extrême que tout le savoir vienne de l’expérience par induction ruine le principe de l’induction lui-même.

2.3 Les deux clauses floues du principe

« Un grand nombre » — combien ?

Cas où un grand nombre est inutileCas où il est indispensable
Hiroshima : l’opposition mondiale aux armements nucléaires est née d’une seule observation dramatiqueOn ne crédite pas une diseuse de bonne aventure de pouvoirs surnaturels sur une seule prédiction correcte
Il serait d’un « inductivisme de mauvais aloi » de mettre la main au feu plusieurs fois avant de conclure qu’il brûleOn n’établit pas le lien tabac–cancer parce qu’un gros fumeur est tombé malade

« Des circonstances fort variées » — lesquelles comptent ? Pour le point d’ébullition de l’eau : faire varier la pression et la pureté, oui ; la méthode de chauffage et l’heure du jour, non. Mais sur quelle base ? La couleur du récipient, l’identité de l’expérimentateur, la situation géographique… la liste est infinie.

⭐⭐ La réponse est dévastatrice pour l’inductiviste : on distingue les variations significatives des variations superflues en recourant à notre connaissance théorique de la situation. Donc la théorie joue un rôle crucial préalablement à l’observation — ce que l’inductiviste naïf ne peut pas admettre.

2.4 Le repli sur la probabilité, et son échec

L’inductiviste prudent affaiblit sa position : la science n’est pas prouvée, elle est probablement vraie. Trois objections :

  1. Même circularité. Le principe reformulé reste un énoncé universel, et sa justification par l’expérience emploie exactement le même type d’argument qu’elle est censée justifier.
  2. La probabilité est nulle. Toute preuve consiste en un nombre fini d’énoncés d’observation, là où un énoncé universel prétend rendre compte d’un nombre infini de situations. Un nombre fini divisé par un nombre infini reste nul, aussi élevé soit le nombre d’observations.
  3. Le repli sur les prédictions individuelles échoue aussi. D’abord parce que réduire la science à des prédictions isolées est contre-intuitif ; ensuite parce que la probabilité d’une prédiction dépend de lois universelles (la probabilité que le soleil se lève demain augmente dès qu’on tient compte des lois du système solaire) — et l’on retombe donc sur des probabilités nulles.

🔑 Les langages artificiels construits pour assigner des probabilités non nulles sont « si restrictifs qu’ils ne contiennent aucune généralisation universelle. Ils sont très éloignés du langage de la science. »

2.5 Les trois attitudes possibles face au problème de l’induction

AttitudeContenuQui
1. ScepticismeLa science est bien fondée sur l’induction, l’induction est injustifiable, donc la science n’est pas justifiable rationnellement ; les lois ne sont que des habitudes psychologiquesHume lui-même
2. Le principe est « raisonnable » sur d’autres basesOn affaiblit l’exigence empiriste⚠️ Faible : « évident » dépend de la formation, des préjugés, de la culture — il fut évident que la Terre était plate
3. Nier que la science soit fondée sur l’inductionSi la science ne contient pas d’induction, le problème disparaîtPopper et les falsificationistes (chap. 4-5-6)

3. La dépendance de l’observation par rapport à la théorie

C’est le chapitre décisif du livre, et Chalmers annonce qu’il est « plus intéressant, plus significatif et plus fructueux » que le précédent. Il vise les deux premières hypothèses de l’inductivisme :

(a) la science commence par l’observation · (b) l’observation fournit une base sûre

3.1 Voir n’est pas enregistrer une image rétinienne

Le point de vue commun compare l’œil à un appareil photo, d’où deux conséquences pour l’inductiviste : l’observateur aurait un accès direct au monde, et deux observateurs normaux au même endroit verraient la même chose. Les deux sont faux.

⭐⭐ N.R. Hanson : « il y a plus à voir que ce qui arrive dans le globe oculaire ».

Les quatre exemples de Chalmers, à citer :

ExempleCe qu’il montre
L’escalier ambigu (vu d’en haut / d’en bas)La perception bascule alors que l’image rétinienne ne change pas. Des membres de tribus africaines non familières de la perspective y voient un arrangement bidimensionnel de lignes — la culture intervient
Les cartes à jouer anormales (as de pique rouge)Présentées brièvement, elles sont d’abord identifiées comme normales. Les attentes déterminent ce qu’on voit ; une fois prévenus, les sujets les identifient sans peine
Le visage caché dans le feuillageUne fois l’énigme résolue, on ne peut plus ne pas voir le visage. La connaissance change la perception
L’étudiant en médecine devant une radiographie (Michael Polanyi)Il ne voit d’abord que « les ombres du cœur et des côtes, et quelques taches en forme d’araignée » ; l’expert « semble bâtir un roman à partir de fictions de son imagination ». Après des semaines, « une lueur de compréhension poindra en lui » et il verra « un riche panorama de détails significatifs ». Il entre alors dans un monde nouveau

🔑 L’objection « ils voient la même chose mais l’interprètent différemment » ne tient pas. Un observateur n’a de contact direct qu’avec ses propres expériences perceptives — pas avec l’image de sa rétine. Supposer une correspondance univoque entre image rétinienne et expérience vécue, c’est pousser l’analogie de l’appareil photographique trop loin.

⚠️ Ce que Chalmers ne dit PAS (à préciser au jury, c’est un piège classique) :

  1. Il ne dit pas que ce qui arrive sur la rétine est sans effet — nous ne voyons pas uniquement ce qui nous plaît.
  2. Il ne dit pas que ce que nous voyons est instable au point de rendre impossibles la communication et la science.
  3. Il présuppose tout au long du livre qu’il existe un monde unique, visible et indépendant des observateurs.

3.2 Les énoncés d’observation présupposent une théorie

Ce qui fonde la science, ce ne sont pas les expériences perceptives privées, ce sont les énoncés d’observation publics. Or ceux-ci sont formulés dans le langage d’une théorie.

  • « Prenez garde, le vent pousse le landau du bébé vers le bord de la falaise ! » — présuppose que le vent existe, qu’il meut les objets, que la chute est nuisible au bébé.
  • « Le gaz ne veut pas s’allumer » — présuppose une catégorie « gaz » qui n’existe que depuis le milieu du xviiie siècle, quand Joseph Black obtint le dioxyde de carbone ; avant, tous les gaz étaient de l’air plus ou moins pur.
  • « Le faisceau d’électrons est repoussé par le pôle magnétique de l’aimant » — inutile d’insister.

⭐⭐ Conséquence : « Des théories précises, clairement formulées, sont une condition préalable pour que des énoncés d’observation soient précis. En ce sens, la théorie précède l’observation. » Le concept de force est précis en physique parce qu’il joue un rôle précis dans la mécanique newtonienne ; il est vague dans le langage courant (« la force des circonstances », « les vents de force 8 ») parce que les théories correspondantes sont vagues.

Le concept de « rouge » ruine la thèse inverse. L’inductiviste dit : on tire « rouge » de la série des perceptions d’objets rouges. Mais quel critère permet de constituer cette série ? Qu’il s’agisse d’objets rouges — on présuppose donc le concept qu’on prétend expliquer.

3.3 Les énoncés d’observation sont faillibles

« Voici un morceau de craie », dit le professeur devant le tableau. L’énoncé présuppose « les bâtons blancs près des tableaux sont des morceaux de craie », et un élève espiègle peut avoir fabriqué une imitation. On teste : trace blanche sur le tableau (hypothèse : la craie laisse une trace blanche) → on objecte → on réduit en poussière → analyse chimique : la craie est du carbonate de calcium, elle doit dégager du CO₂ dans un acide, et ce gaz trouble l’eau de chaux.

⭐⭐⭐ La conclusion est le renversement complet de l’inductivisme : « Pour établir la validité d’un énoncé d’observation, il est nécessaire de faire appel à la théorie ; plus la validité d’un énoncé doit être fermement établie, plus le savoir théorique mis à contribution sera important. »

Trois exemples historiques d’énoncés d’observation acceptés puis rejetés :

ÉnoncéStatut à l’époquePourquoi il était faux
⭐ « Vénus, vue de la Terre, ne change pas de taille de façon notable au cours de l’année »Accepté par tous les astronomes, coperniciens compris ; Osiander y voyait « un résultat contredit par l’expérience de tout temps »Présupposé théorique faux : l’œil nu évalue mal la dimension des petites sources lumineuses
« Les tiges électrifiées deviennent collantes », « un corps électrique rebondit sur un autre »Comptes rendus des premiers expérimentateurs en électrostatiqueRemplacés par les forces attractives et répulsives à distance
« Les étoiles sont carrées et vivement colorées »Consigné dans le journal de Kepler, au télescope galiléenAberration de l’instrument

3.4 L’observation et l’expérience sont guidées par la théorie

  • Heinrich Hertz, 1888. S’il avait été « parfaitement innocent », il aurait dû noter la couleur des mètres, les dimensions du laboratoire, le temps qu’il faisait, la pointure de ses chaussures. Absurde : il testait la théorie de Maxwell. Et le rebondissement : l’un des facteurs « hors sujet » — les dimensions du laboratoire — était au cœur du sujet. Ses ondes se réfléchissaient sur les murs et interféraient avec ses mesures ; il ne comprit jamais pourquoi la vitesse mesurée différait de celle de la lumière. La cause ne fut comprise qu’après sa mort.
  • Les lobes d’oreilles. Peser un grand nombre de lobes d’oreilles humaines, les classer, les enregistrer : on perdrait son temps, à moins qu’une théorie ne leur attribue un rôle (par exemple un lien entre leur taille et l’incidence du cancer).

🔑 Le remède au risque de fausse piste n’est pas d’accumuler des observations sans but, c’est d’améliorer et d’étendre nos théories.

3.5 La parade de l’inductiviste sophistiqué

Il distingue le contexte de découverte et le contexte de justification : peu importe comment une théorie a été trouvée (la pomme de Newton, l’accident de Roentgen et ses plaques noircies, les longs calculs de Kepler) — ce qui compte, c’est comment on la justifie. Le moment de la découverte « ne fait pas partie de la philosophie des sciences ».

⚠️ Chalmers conteste cette séparation : une théorie qui anticipe un phénomène nouveau (Maxwell et les ondes radio) « est plus digne d’éloges » qu’une théorie taillée pour rendre compte de faits déjà connus. Une théorie ne peut être évaluée qu’en tenant compte du contexte de l’époque où elle a été formulée.

3.6 Pourquoi Chalmers abandonne l’inductivisme

⭐⭐ Ni le problème de l’induction ni la théorie-dépendance de l’observation ne constituent une réfutation décisive — les autres philosophies souffrent de difficultés similaires, et les inductivistes savent inventer « d’autres systèmes de défense ingénieux ». La vraie raison est ailleurs : l’inductivisme « a de plus en plus échoué à jeter une lumière nouvelle et intéressante sur la nature de la science ». Lakatos le qualifie de programme en voie de dégénérescence. L’existence de conceptions plus fructueuses est « le chef d’accusation le plus grave contre l’inductivisme ».


4. Le falsificationisme — introduction

⭐⭐ Le credo : les théories sont des conjectures librement créées par l’esprit. Une fois énoncées, elles doivent être confrontées rigoureusement et impitoyablement à l’observation. La science progresse par essais et erreurs, par conjectures et réfutations. On ne dira jamais d’une théorie qu’elle est vraie, seulement qu’elle est la meilleure disponible.

Le falsificationiste accepte ce que le chapitre 3 a établi (l’observation est guidée par la théorie) et renonce sans regret à établir la vérité, ou même la vérité probable, des théories.

4.1 L’argument logique : l’asymétrie

Aucune déduction ne mène d’énoncés singuliers à un énoncé universel. Mais l’inverse fonctionne :

Prémisse : On a observé un corbeau qui n’est pas noir, au lieu x à l’instant t. Conclusion : Tous les corbeaux ne sont pas noirs. → Déduction logiquement valide.

La fausseté d’énoncés universels peut être déduite d’énoncés singuliers. Le falsificationiste exploite cette propriété logique à fond.

4.2 La falsifiabilité comme critère de démarcation

⭐⭐⭐ Une hypothèse est falsifiable si la logique autorise l’existence d’un énoncé ou d’une série d’énoncés d’observation qui la falsifieraient s’ils se révélaient vrais.

FalsifiablesNon falsifiables
1. Il ne pleut jamais le mercredi5. Soit il pleut soit il ne pleut pas (vrai quel que soit le temps)
2. Tous les corps se dilatent lorsqu’ils sont chauffés (falsifié par l’eau près de son point d’ébullition)6. Tous les points d’un cercle euclidien sont équidistants du centre (vrai par définition ; de même « tous les célibataires ne sont pas mariés »)
3. Les objets lourds tombent vers le bas7. « On peut avoir de la chance dans les paris sportifs » (horoscope de journal : vrai qu’on parie ou non, qu’on gagne ou non)
4. Angle d’incidence = angle de réflexion

🔑 Les énoncés 3 et 4 sont probablement vrais, et pourtant falsifiables : rien n’interdit logiquement qu’une brique « tombe » en l’air. La falsifiabilité est une propriété logique, pas un pronostic sur la vérité.

L’exemple d’Adler, caricatural et assumé comme tel par Chalmers. Un homme est au bord d’une rivière dangereuse ; un enfant tombe à l’eau.

  • S’il plonge → l’adlérien y voit le besoin de vaincre son sentiment d’infériorité en montrant son courage.
  • S’il ne plonge pas → l’adlérien y voit le besoin de se prouver qu’il a la force de rester imperturbable.

⭐⭐ Popper a affirmé que le matérialisme historique de Marx, la psychanalyse de Freud et la psychologie d’Adler souffraient de ce défaut (au moins dans certaines de leurs versions). « De nombreuses théories sociales, psychologiques et religieuses qui, dans leur volonté de tout expliquer, finissent par ne rien expliquer. » Elles sont coupables « des mêmes faux-fuyants que les marchands de bonne aventure ».

Si une théorie a un contenu informatif, elle doit courir le risque d’être falsifiée.

4.3 Degré de falsifiabilité, clarté, précision

Plus une théorie est falsifiable, meilleure elle est (tant qu’elle n’est pas falsifiée).

Moins bonneMeilleurePourquoi
(a) Mars se déplace autour du Soleil suivant une ellipse(b) Toutes les planètes se déplacent suivant des ellipsesLes falsificateurs virtuels de (a) sont une sous-classe de ceux de (b)
Théorie de Kepler (3 lois du mouvement planétaire)Théorie de Newton (lois du mouvement + gravitation universelle)Newton est falsifiable aussi par les corps en chute, les pendules, les marées
« Les planètes décrivent des boucles fermées »« Les planètes décrivent des orbites » (ellipses)Une orbite ovale falsifie la seconde, pas la première
« environ 300·10⁶ m/s »« 299,8·10⁶ m/s »La précision augmente la falsifiabilité

La clarté aussi. Chalmers cite Goethe sur l’électricité : « C’est un néant, un zéro, un point zéro, un point indifférent, mais qui se trouve dans tous les êtres manifestés… » — si vague qu’aucune circonstance physique ne pourrait la falsifier.

Popper, cité par Chalmers : il préfère « une conjecture audacieuse, même (et surtout) si cette conjecture doit bientôt se révéler fausse, contre toute énumération de truismes dénués d’intérêt ». Nous tirons des enseignements de nos erreurs.

4.4 Le progrès selon le falsificationiste

La science commence par des PROBLÈMES, non par l’observation pure.

Problèmes → hypothèses falsifiables → critique et tests → falsification → problème nouveau → … indéfiniment.

⚠️ Attention au piège : dire que la science commence par des problèmes, est-ce revenir à « la science commence par l’observation » ? Non, un non ferme. Les observations ne sont problématiques qu’à la lumière d’une théorie :

ProblèmeProblématique parce que…
Comment les chauves-souris volent-elles la nuit avec de si petits yeux ?La théorie selon laquelle les organismes vivants voient avec leurs yeux
Pourquoi le mercure du baromètre est-il plus bas en altitude ?La théorie de la « force du vide »
Pourquoi les plaques photographiques de Roentgen noircissaient-elles ?On supposait qu’aucun rayonnement ne pouvait pénétrer le récipient
Pourquoi le périhélie de Mercure avance-t-il ?C’était incompatible avec la théorie de Newton

L’exemple développé : la chauve-souris.

  1. Hypothèse : elles voient efficacement la nuit avec leurs yeux. → On leur bande les yeux. Elles évitent toujours les obstacles. Falsifiée.
  2. Hypothèse : ce sont leurs oreilles. → On leur bouche les oreilles. Leur capacité est amoindrie. Renforcée.
  3. Hypothèse plus précise : elles entendent l’écho de leurs propres cris. → On les bâillonne. Elles se cognent. Renforcée.

🔑 Le falsificationiste ne considère pas avoir prouvé quoi que ce soit. Peut-être la chauve-souris détecte-t-elle les échos par des zones sensibles proches des oreilles ; peut-être les espèces utilisées ne sont-elles pas représentatives.

L’exemple à grande échelle : Aristote → Newton → Einstein. Aristote expliquait la chute (le lieu naturel au centre de l’univers), les siphons et les pompes (l’impossibilité du vide) ; il fut falsifié (la pierre lâchée du haut d’un mât tombe au pied du mât ; les lunes de Jupiter tournent autour de Jupiter). Newton expliqua tout cela et plus (marées, variation de la gravité avec l’altitude), et conduisit même à découvrir Neptune ; il fut falsifié à son tour (périhélie de Mercure, masse variable des électrons rapides). Einstein reprit les succès de Newton, expliqua ce qui le falsifiait, et prédit des phénomènes nouveaux (masse ↔ énergie ; courbure des rayons lumineux par les champs gravitationnels).


5. Le falsificationisme sophistiqué, les prédictions nouvelles et le progrès

5.1 Falsifiabilité relative, pas absolue

Une mesure absolue de falsifiabilité est impossible : le nombre de falsificateurs virtuels d’une théorie est toujours illimité. Mais on peut souvent comparer. D’où la condition supplémentaire :

⭐⭐ Une hypothèse doit être PLUS falsifiable que celle qu’elle vise à remplacer. L’attention se déplace des mérites d’une théorie isolée aux mérites relatifs de théories en concurrence : vision dynamique et non statique de la science.

5.2 Modifications ad hoc : les reconnaître

⭐⭐⭐ Définition : une modification d’une théorie (postulat ajouté ou changé) est ad hoc si elle n’a aucune conséquence testable qui ne fût déjà une conséquence testable de la théorie non modifiée.

Modification ad hoc — rejetéeLe fait qui menaçait
« Tout le pain nourrit, sauf cette fournée-là du village français »Dans un village de France, ceux qui mangèrent le pain tombèrent gravement malades et nombre d’entre eux moururent
La substance invisible sur la Lune de l’adversaire aristotélicien de Galilée, qui remplit les cratères et recouvre les montagnes pour préserver la sphère parfaiteLe télescope révélait montagnes et cratères
Le phlogistique à poids négatifDe nombreuses substances prennent du poids après combustion

🔑 La riposte de Galilée, à raconter au jury : il accepta d’admettre la substance invisible indétectable, mais prétendit qu’elle s’empilait au sommet des montagnes, de sorte que celles-ci étaient bien plus élevées qu’elles n’apparaissaient. Il fit ainsi échouer son adversaire « dans ce jeu stérile ».

Modification non ad hoc — acceptéeCe qu’elle ouvrait
« Tout le pain nourrit sauf celui fait de blé contaminé par un certain champignon »Tests indépendants : cultiver le champignon, refaire du pain, analyser chimiquement le champignon
⭐⭐ Leverrier et Adams : une planète non détectée perturbe l’orbite d’UranusOn calcule sa distance, on pointe le télescope — Galle observe Neptune

5.3 La confirmation compte — et pas n’importe laquelle

⚠️ Le piège du falsificationisme naïf : croire que ce sont les falsifications de conjectures audacieuses qui font avancer la science. C’est faux.

Conjecture audacieuseConjecture prudente
Confirmée⭐⭐ PROGRÈS DÉCISIF — Neptune, les ondes radio, la courbure des rayons lumineux vérifiée par EddingtonOn n’apprend rien — le fer d’un nouveau procédé se dilate quand on le chauffe
FalsifiéeOn n’apprend presque rien — « une nouvelle idée folle est fausse, et c’est tout » (les cinq solides de Platon de Kepler)⭐⭐ PROGRÈS DÉCISIF — ce qu’on tenait pour trivialement vrai est faux (Russell et l’incohérence de la théorie naïve des ensembles)

⭐⭐⭐ La règle en une phrase : les progrès significatifs ont lieu lors de la confirmation de conjectures audacieuses ou de la falsification de conjectures prudentes.

5.4 Le savoir acquis (background knowledge)

Définition : le complexe des théories généralement acceptées et bien établies à une étape historique donnée.

  • Une conjecture est audacieuse si elle est en porte-à-faux avec le savoir acquis contemporain. Maxwell en 1864 (interaction instantanée, propagation seulement dans la matière) ; la relativité générale en 1915 (la lumière se déplace en ligne droite) ; Copernic en 1543 (Terre immobile au centre). Copernic n’est plus audacieux aujourd’hui.
  • Une prédiction est nouvelle si le phénomène ne fait pas partie du savoir acquis, ou en est explicitement exclu. Neptune en 1846 ; ⭐ la tache brillante de Poisson (1818) au centre de l’ombre d’un disque opaque, niée par la théorie corpusculaire alors admise.

Les deux cas se rejoignent : confirmer une conjecture audacieuse, c’est falsifier une partie du savoir acquis — celle par rapport à laquelle elle était audacieuse.

5.5 Confirmation : inductiviste vs falsificationiste

⭐⭐⭐ L’exemple à retenir absolument. Hertz confirme la théorie de Maxwell en détectant les premières ondes radio. Je confirme aussi la théorie de Maxwell chaque fois que j’écoute la radio. La situation logique est la même. Mais Hertz a accompli un grand pas en avant ; quand j’écoute la radio, ce n’est qu’une façon de passer le temps.

Le contexte historique fait toute la différence.

Pour l’inductiviste, seule compte la relation logique entre les énoncés d’observation et la théorie : le contexte historique ne compte pas — d’où la conséquence fâcheuse que compter les pierres qui tombent serait une activité scientifique intéressante.


6. Les limites du falsificationisme

6.1 Il n’existe pas de falsification concluante

L’argument logique du falsificationiste est irrécusable — mais il suppose des énoncés d’observation parfaitement sûrs. Or le chapitre 3 a montré qu’ils sont tous faillibles.

⭐⭐ Donc, en cas de conflit entre théorie et observation, la logique n’impose pas de rejeter la théorie. On peut rejeter l’énoncé d’observation.

Et c’est ce que la science fait couramment : on a retenu la théorie de Copernic en rejetant l’observation à l’œil nu de la taille constante de Vénus ; on retient la description moderne de l’orbite lunaire et l’on considère comme une illusion le fait que la Lune paraisse plus grande près de l’horizon, même sans comprendre la cause de l’illusion.

6.2 La défense de Popper — et pourquoi elle ne suffit pas

Popper distingue les expériences perceptives privées et les énoncés de base publics. Un énoncé de base est accepté par décision et à titre d’essai.

« Notre acceptation des énoncés de base résulte d’une décision ou d’un accord, et à cet égard ces énoncés sont des conventions. »

Deux énoncés publics comparés : « les lunes de Jupiter sont visibles au moyen d’un télescope » (Galilée) survécut aux tests, tandis que « les étoiles sont carrées et vivement colorées » (Kepler) ne survécut pas.

⭐⭐⭐ La métaphore des pilotis, à citer mot pour mot : « La base empirique de la science objective ne comporte donc rien d‘“absolu”. La science ne repose pas sur une base rocheuse. La structure audacieuse de ses théories s’édifie en quelque sorte sur un marécage. Elle est comme une construction bâtie sur pilotis. Les pilotis sont enfoncés dans le marécage mais pas jusqu’à la rencontre de quelque base naturelle ou “donnée” et, lorsque nous cessons d’essayer de les enfoncer davantage, ce n’est pas parce que nous avons atteint un terrain ferme. Nous nous arrêtons, tout simplement, parce que nous sommes convaincus qu’ils sont assez solides pour supporter l’édifice, du moins provisoirement. »

⚠️ Mais cette honnêteté ruine le falsificationisme : si les énoncés d’observation sont révisables, les falsifications le sont aussi. Copernic aurait pu passer pour falsifié ; cent ans plus tard, l’optique annulait la falsification.

6.3 La complexité des tests réels (le holisme)

Une théorie réelle n’est pas « tous les cygnes sont blancs ». Un test met en jeu :

la théorie + les hypothèses auxiliaires (les lois régissant les instruments) + les conditions initiales (la description du dispositif)

⭐⭐⭐ Si la prédiction est fausse, la logique autorise seulement à conclure qu’au moins une des prémisses est fausse. Elle ne dit pas laquelle.

Cas historiqueCe qui était réellement en défaut
L’orbite d’Uranus contredit NewtonLes conditions initiales — Neptune n’était pas encore découverte
Tycho Brahé ne détecte aucune parallaxe stellaire et déclare Copernic réfutéUne hypothèse auxiliaire — son estimation de la distance des étoiles était très largement sous-évaluée

⭐⭐ La parabole de Lakatos, à raconter intégralement. Un physicien pré-einsteinien calcule la trajectoire d’une petite planète p ; elle dévie. Abandonne-t-il Newton ? Non, il postule une planète p′ inconnue. Le télescope ne la trouve pas. Abandonne-t-il ? Non, il postule un nuage de poussière cosmique qui la cache. Le satellite ne le trouve pas. Non, il postule un champ magnétique qui perturbe les instruments. On ne le trouve pas. Est-ce une réfutation ? Non. « Soit on avance une autre hypothèse auxiliaire ingénieuse, soit… on enterre toute cette histoire dans les volumes poussiéreux de périodiques et l’on n’en entend plus jamais parler. »

6.4 Les faits historiques embarrassants

⭐⭐ Si les scientifiques avaient adhéré strictement aux principes falsificationistes, les plus belles théories de la science n’auraient jamais vu le jour — elles auraient été rejetées dès leurs premiers balbutiements.

ThéorieLa falsificationCe qui s’est passé
Gravitation de NewtonL’orbite de la LuneCinquante ans avant qu’on l’écarte. Plus tard, l’orbite de Mercure ne fut jamais expliquée en préservant Newton
L’atome de BohrLa théorie électromagnétique classique, qu’elle présuppose, prédit que l’électron en orbite rayonne et s’effondre dans le noyau en 10⁻⁸ seconde« Heureusement, Bohr maintint sa théorie »
Théorie cinétique des gaz (Maxwell, 1859)Les mesures des chaleurs spécifiques des gazMaxwell l’a reconnu lui-même dès l’article fondateur. Tous les développements importants eurent lieu après cette falsification

6.5 La révolution copernicienne — l’étude de cas centrale

Le monde aristotélicien. Univers fini, divisé en deux :

Région supralunaireRégion sublunaire
De l’orbite de la Lune à la sphère des étoilesDe la Terre (au centre) à la Lune
Faite d’éther, inaltérableFaite des quatre éléments : air, terre, feu, eau
Propension naturelle au mouvement circulaire parfait autour du centreChaque élément a son lieu naturel ; mouvement naturel en ligne droite vers ce lieu
Ptolémée y ajoute les épicycles pour sauver les apparencesTout mouvement autre que naturel requiert une cause (la flèche a besoin de l’arc)

Les arguments contre Copernic en 1543 — ils étaient forts.

  1. ⭐⭐ L’argument de la tour (le plus grave) : si la Terre tourne, la pierre lâchée du haut d’une tour devrait toucher le sol à distance du pied de la tour, puisque la tour aura tourné pendant la chute. Or ce n’est pas ce qui se produit.
  2. Pourquoi les objets libres — « les pierres ou les philosophes » — ne sont-ils pas éjectés de la surface, comme des pierres lâchées de la jante d’une roue ? Et pourquoi la Terre ne laisse-t-elle pas la Lune derrière elle ?
  3. Absence de parallaxe des étoiles fixes.
  4. Mars et Vénus ne changent pas de taille de façon notable à l’œil nu.

Et en faveur de Copernic ? « Pas grand-chose. » Seulement l’élégance : les mouvements rétrogrades des planètes découlent naturellement du système au lieu d’exiger des épicycles ad hoc ; Mercure et Vénus restent près du Soleil naturellement, une fois leurs orbites placées à l’intérieur de celle de la Terre. ⚠️ Pour le reste, égalité : Copernic aussi eut besoin d’épicycles, en nombre à peu près égal à Ptolémée.

Comment la situation s’est renversée — en un siècle et demi.

QuiApport
Galilée, le télescope (1609)Étoiles invisibles à l’œil nu · lunes de Jupiter (qui désamorcent l’objection de la Lune abandonnée — les aristotéliciens ont maintenant le même problème avec Jupiter) · montagnes et cratères sur la Lune (qui ruinent la distinction cieux parfaits / Terre corruptible) · variation de taille de Mars et Vénus conforme à Copernic · phases de Vénus, contraires à Ptolémée
Galilée, la mécaniqueDistinction vitesse / accélération · chute libre à accélération constante indépendante du poids · abandon de l’idée que tout mouvement requiert une cause, remplacée par une loi circulaire de l’inertie · décomposition du mouvement des projectiles (→ parabole) · mouvement relatif : le mouvement uniforme d’un système est indétectable de l’intérieur → l’argument de la tour tombe
KeplerLes orbites elliptiques, le Soleil à un foyer : les épicycles disparaissent, ce qui est impossible dans un système géocentrique. Loi des aires, loi des périodes. Il disposait des relevés très précis de Tycho Brahé
Newton (Principia, 1687)La force comme cause de l’accélération (et non du mouvement) · l’inertie rectiligne remplace l’inertie circulaire de Galilée · la gravitation universelle · l’unification des domaines céleste et terrestre

⭐⭐ Le problème épistémologique du télescope, à ne pas oublier — c’est ce qui fait la finesse du chapitre. Pourquoi préférer l’observation au télescope à celle à l’œil nu ? Galilée n’avait pas de théorie optique pour le justifier (la première, celle de Kepler, est postérieure). Et la justification pratique (viser des tours, des bateaux) ne vaut pas pour le ciel : on sait à quoi ressemble une tour, on ne sait pas à quoi ressemble une lune de Jupiter. Preuve : la carte de la Lune dessinée par Galilée contient des cratères qui n’existent pas.

Conclusion de Chalmers : « Les adversaires de Galilée qui mettaient en doute ses découvertes n’étaient pas tous des réactionnaires stupides et bornés. »

⭐⭐⭐ La leçon du chapitre : « la révolution copernicienne n’eut pas lieu en lançant un chapeau ou deux de la tour penchée de Pise ». Les concepts nouveaux de force et d’inertie ne furent ni tirés d’observations soignées (contre l’inductivisme) ni obtenus par le remplacement continuel d’une conjecture hardie par une autre (contre le falsificationisme). Ils furent poursuivis et développés en dépit de falsifications apparentes, pendant des siècles et par de nombreux savants.


7. Les théories comme structures — 1. Les programmes de recherche (Lakatos)

7.1 Trois raisons de voir les théories comme des structures

  1. Historique. L’évolution des grandes sciences révèle une structure qui échappe à l’inductivisme comme au falsificationisme (Copernic sur plus d’un siècle).
  2. Philosophique — le sens des concepts. « Masse » (newtonien) est plus précis que « démocratie » parce qu’il joue un rôle spécifique dans une théorie précise et structurée. Les deux autres voies échouent :
    • par définition → régression infinie (« un dictionnaire est inutile si on ne connaît pas déjà le sens de nombreux mots ») ; Newton ne pouvait pas définir la masse avec des concepts pré-newtoniens, il lui fallut un système nouveau ;
    • par définition ostensive → même problème que le concept « rouge ». 🙂 Chalmers : « si l’on essaie d’apprendre quelque chose à un chien au moyen d’une définition ostensive, il répond invariablement en reniflant le doigt de celui qui s’y risque ».
  3. Le progrès. Une structure doit contenir « des clés et des prescriptions » pour son propre développement : un programme de recherche.

🔑 Deux illustrations historiques. Galilée a fait peu d’expériences réelles : beaucoup d’« expériences » citées sont des expériences de pensée — normal, on ne peut expérimenter précisément que si l’on a déjà une théorie qui prédit des énoncés d’observation précis. Le concept de champ électrique naît vague chez Faraday (années 1830), formulé par analogies mécaniques et métaphores, et n’acquiert clarté et précision qu’avec les équations de Maxwell — après quoi « les champs conquirent leur indépendance » et l’éther devint inutile.

⚠️ La comparaison avec la sociologie moderne, que Chalmers reprend à Lakatos : elle se soucie assez des données empiriques pour satisfaire le critère falsificationiste, mais échoue à imiter le succès de la physique. La différence cruciale est la cohérence : elle ne parvient pas à mettre sur pied un programme cohérent.

7.2 L’anatomie d’un programme de recherche

ÉlémentDéfinitionExemples
⭐⭐ Noyau durQuelques hypothèses théoriques très générales, base du programme, rendues infalsifiables par décision méthodologique de ses protagonistesCopernic : la Terre et les planètes gravitent autour d’un Soleil stationnaire, la Terre tourne sur son axe en un jour · Newton : les lois du mouvement + l’attraction universelle · Marx : le changement social s’explique par la lutte des classes, déterminée en dernière instance par l’infrastructure économique
⭐⭐ Ceinture protectriceHypothèses auxiliaires explicites + hypothèses sous-jacentes aux conditions initiales + énoncés d’observation. C’est là que se logent toutes les inadéquationsLes épicycles ajoutés à Copernic · la révision des distances stellaires · le remplacement des observations à l’œil nu par celles au télescope · l’ajout de nouvelles planètes
Heuristique négativeNe pas toucher au noyau dur. Y toucher, c’est sortir du programmeTycho Brahé quitte le programme copernicien en proposant que les planètes tournent autour du Soleil, lequel tourne autour d’une Terre immobile
Heuristique positive« Une série partiellement formulée de propositions ou d’indications sur la façon d’opérer des transformations, de développer la ceinture protectrice “réfutable” » — ce qu’il faut faireVoir ci-dessous

L’heuristique positive de Newton, étape par étape (l’exemple de Lakatos) : loi du carré inverse pour une planète ponctuelle autour d’un soleil ponctuel stationnaire → soleil et planète se déplaçant sous leur attraction mutuelle → planètes de taille finie, traitées comme des sphèresrotation des planètes sur elles-mêmes → forces gravitationnelles des autres planètes → confrontation à l’observation → planètes non sphériques… Et un programme expérimental parallèle : télescopes plus précis, théories auxiliaires de la réfraction atmosphérique, et l’ambition d’un appareil assez sensible pour détecter la gravitation au laboratoire (l’expérience de Cavendish).

7.3 Ce qui est permis, ce qui est interdit

⭐⭐ Tout changement est permis pourvu qu’il ne soit pas ad hoc — les modifications de la ceinture protectrice doivent être testables indépendamment.

Interdit : ce qui n’est pas testable indépendamment (« l’orbite d’Uranus est ainsi parce que tel est son mouvement naturel ») et ce qui viole le noyau dur (proposer que la force Uranus–Soleil n’obéisse pas au carré inverse, c’est quitter le programme newtonien).

🔑 L’ordre est maintenu par l’inviolabilité du noyau dur et par l’heuristique positive : Lakatos échappe ainsi au chaos où le falsificationisme naïf s’enfonce quand il ne parvient pas à localiser l’origine d’une falsification.

7.4 Comparer deux programmes : progressif ou dégénérescent

⭐⭐ Deux critères de scientificité : 1. un degré de cohérence suffisant pour définir un programme de recherche futur ; 2. conduire, au moins occasionnellement, à la découverte de phénomènes nouveaux.

Verdict de LakatosCritère 1 (cohérence)Critère 2 (prédictions nouvelles)
Marxisme, psychologie freudienne✅ satisfait❌ non satisfait
Sociologie moderne❌ non satisfait✅ peut-être satisfait
Astronomie ptolémaïque au Moyen Âge❌ aucun phénomène nouveau : programme en train de dégénérer
NewtonNeptune (Galle) et la gravitation au laboratoire (Cavendish)

⚠️ La difficulté du facteur temps — c’est l’échec de Lakatos. Combien de temps attendre avant de déclarer un programme dégénéré ? Soixante-dix ans s’écoulèrent avant que la prédiction copernicienne des phases de Vénus soit vérifiée, et plusieurs siècles pour la parallaxe. « On ne peut jamais dire qu’un programme a dégénéré au-delà de tout espoir. » Lakatos admet lui-même que les mérites relatifs ne se jugent qu’« avec du recul ».

L’exemple des théories de l’électricité montre le retournement de fortune. Le programme de l’action à distance progressait (bouteille de Leyde, loi de Cavendish) ; le programme du champ de Faraday le dépassa (induction, moteur, dynamo, transformateur dans les années 1830, puis les ondes radio de Hertz). Mais l’action à distance n’avait pas dit son dernier mot : c’est d’elle qu’émergea l’électron (Weber, puis Lorentz en 1892, détecté par J.J. Thomson). ⭐ La théorie électromagnétique classique est née d’une réconciliation des deux programmes — les champs de l’un, l’électron de l’autre. Cela suggère que les programmes ne sont pas aussi autonomes que le pense Lakatos.

🔑 La pique de Feyerabend, à citer : la méthodologie de Lakatos est « un ornement verbal, comme une mémoire des temps meilleurs où il était encore possible de conduire une affaire complexe et souvent catastrophique telle que la science en se fiant à un petit nombre de règles simples et “rationnelles” ».


8. Les théories comme structures — 2. Les paradigmes de Kuhn

Thomas Kuhn commença physicien, passa à l’histoire des sciences, et « s’aperçut que ses préjugés sur la nature de la science volaient en éclats » : ni l’inductivisme ni le falsificationisme ne supportaient la confrontation à l’analyse historique (La Structure des révolutions scientifiques, 1962).

⭐⭐ Deux traits distinctifs de Kuhn : le caractère révolutionnaire du progrès, et l’importance des facteurs sociologiques de la communauté scientifique. C’est ce second point qui le sépare de Popper et de Lakatos.

8.1 Le cycle

⭐⭐⭐ pré-science → science normale → crise → révolution → nouvelle science normale → nouvelle crise → … (processus sans fin)

8.2 Ce qu’est un paradigme

Un paradigme est fait des hypothèses théoriques générales, des lois et des techniques nécessaires à leur application qu’adoptent les membres d’une communauté scientifique. Cinq composantes :

  1. Lois et hypothèses explicites — comparables au noyau dur de Lakatos (lois du mouvement de Newton, équations de Maxwell).
  2. Moyens standard d’appliquer les lois à des situations variées (planètes, pendules, collisions de boules de billard).
  3. Instrumentation et techniques expérimentales (tels types de télescopes, et les techniques pour corriger leurs données).
  4. Principes métaphysiques très généraux — au xixe siècle : « la totalité du monde physique doit être expliquée comme un système mécanique agi par diverses forces répondant aux lois de Newton » ; au xviie, le programme cartésien : « il n’y a pas de vide et l’univers physique est un grand rouage d’horlogerie ».
  5. Prescriptions méthodologiques : « Efforcez-vous de faire correspondre votre paradigme avec la nature », « Prenez très au sérieux vos échecs ».

⚠️ Un paradigme résiste par nature à une définition précise. Kuhn s’appuie sur ce que dit Wittgenstein du mot « jeu » : on ne peut énoncer de conditions nécessaires et suffisantes sans qu’un contre-exemple apparaisse. Cela ne rend pas le concept inutilisable. Le savant acquiert son paradigme par la formation — problèmes standard, expériences standard, recherche sous la direction d’un praticien expérimenté. Une grande partie de sa connaissance est tacite (Polanyi) : il « ne sera pas davantage capable d’en donner un compte rendu explicite qu’un maître charpentier ne saurait décrire complètement son savoir-faire ».

8.3 La science normale : résoudre des énigmes

⭐⭐ L’existence d’un paradigme capable d’étayer une tradition de science normale est, pour Kuhn, ce qui distingue la science de la non-science. Une grande partie de la sociologie moderne manque de paradigmes, donc n’est pas une science.

Énigmes théoriquesÉnigmes expérimentales
Traiter mathématiquement une planète soumise à plus d’une force attractive · appliquer les lois de Newton à la dynamique des fluidesAméliorer la précision des télescopes · mesurer de façon fiable la constante gravitationnelle

⭐⭐⭐ Un échec est imputé au scientifique, pas au paradigme. Une énigme non résolue est une anomalie, pas une falsification. « Tous les paradigmes contiennent quelques anomalies » — Copernic et la taille apparente de Vénus, Newton et l’orbite de Mercure. Kuhn rejette toutes les formes de falsificationisme.

L’homme de science normale ne doit pas être critique vis-à-vis de son paradigme. C’est seulement ainsi qu’il peut faire le travail spécialisé nécessaire. L’absence de désaccord sur les fondements est ce qui distingue la science normale mûre de la pré-science : là, désaccord total, débat permanent sur les fondements, « pratiquement autant de théories qu’il y a de scientifiques », chacun repartant de zéro. Exemple : l’optique avant Newton.

8.4 Crise et révolution

Quatre facteurs de gravité d’une anomalie :

  1. Elle touche les bases les plus fondamentales du paradigme (l’éther et le mouvement de la Terre par rapport à l’éther chez Maxwell ; les comètes dans le cosmos aristotélicien de sphères cristallines interconnectées).
  2. Elle concerne une nécessité sociale pressante (la réforme du calendrier à l’époque de Copernic).
  3. Elle résiste longtemps aux assauts des tenants de la science normale.
  4. Elles sont nombreuses.

L’analyse d’une crise exige un psychologue autant qu’un historien : « grande insécurité pour les scientifiques », relâchement des règles, débats philosophiques et métaphysiques — et ce cri de Wolfgang Pauli vers 1924, à citer :

« En ce moment, la physique est de nouveau terriblement confuse. En tout cas, c’est trop difficile pour moi et je voudrais être acteur de cinéma ou quelque chose du même genre et n’avoir jamais entendu parler de physique. »

Le nouveau paradigme « apparaît tout à coup, parfois au milieu de la nuit, dans l’esprit d’un homme profondément plongé dans la crise ». Il est incompatible avec l’ancien à quatre niveaux :

NiveauExemples
Les choses qui existentDeux régions distinctes (Aristote) → un univers homogène · le phlogistique → l’oxygène de Lavoisier · l’éther de Maxwell → éliminé par Einstein
Les questions légitimesLe poids du phlogistique : essentiel avant, dénué de sens pour Lavoisier · la masse des planètes : fondamentale pour les newtoniens, hérétique pour les aristotéliciens · la vitesse de la lumière par rapport à l’éther : éliminée par Einstein
Les normesL’action à distance : admise par les newtoniens, écartée comme occulte par les cartésiens · le mouvement sans cause : absurdité pour Aristote, axiome pour Newton · la transmutation : centrale en physique nucléaire (et dans l’alchimie médiévale), contraire au programme atomiste de Dalton
Ce qu’on voit⭐ Les changements dans les cieux n’ont commencé à être notés qu’après Copernic — le paradigme aristotélicien interdisant tout changement supralunaire, ceux qu’on détectait étaient évacués comme des perturbations de la haute atmosphère

⭐⭐⭐ L’incommensurabilité. Il n’existe pas d’argument purement logique qui démontre la supériorité d’un paradigme et force un scientifique rationaliste à sauter le pas. Deux raisons : (a) les critères sont multiples et pondérés différemment selon les individus — l’un est attiré par la simplicité mathématique de Copernic, l’autre par la réforme du calendrier, un troisième hésite parce qu’il fait de la mécanique terrestre, un quatrième refuse pour des raisons religieuses ; (b) les tenants de paradigmes rivaux souscrivent à des normes différentes : jugé selon ses propres normes, A est supérieur à B ; jugé selon les normes de B, l’inverse. La conclusion d’un argument ne s’impose que si ses prémisses sont acceptées.

D’où les comparaisons de Kuhn : un changement de paradigme est une conversion religieuse, une modification de la perception de la forme (Gestalt switch), et les révolutions scientifiques ressemblent aux révolutions politiques — qui « visent à changer les institutions par des procédés que ces institutions elles-mêmes interdisent ». Les arguments « doivent viser à la persuasion plutôt qu’à la coercition ». Les tenants de paradigmes rivaux « vivent dans des mondes différents ».

⭐ Une révolution est l’affaire de la communauté, non d’un savant isolé : une « modification croissante de la distribution des persuasions professionnelles » ; les dissidents « seront exclus de la communauté scientifique nouvelle et pourront peut-être trouver refuge dans un département de philosophie. Dans les deux cas, ils finiront par mourir. »

8.5 La fonction de la science normale et des révolutions

⚠️ Kuhn n’est pas seulement descriptif — sinon sa vision serait sans valeur comme théorie de la science, et tomberait sous les objections faites à l’inductivisme naïf.

À quoi elle sert
Science normalePermet le travail de détail rigoureux. « Il est nécessaire que la science normale soit dans une large mesure non critique. Si tous les scientifiques passaient leur temps à critiquer toutes les parties du cadre conceptuel dans lequel ils travaillent, aucune recherche approfondie ne pourrait se faire »
RévolutionsAucun paradigme n’est parfait et il n’existe aucune procédure inductive menant à un paradigme adéquat. La science doit donc contenir un moyen de rompre avec un paradigme
L’imprécision des paradigmesElle est un avantage : différents savants les appliquent différemment, ce qui multiplie les stratégies et répartit les risques. Kuhn : « Comment le groupe pourrait-il, dans sa totalité, assurer l’assise de ses paris ? »

⭐⭐ Kuhn oppose le progrès par RÉVOLUTIONS au progrès CUMULATIF cher aux inductivistes. Le cumul est faux parce qu’il ignore le rôle des paradigmes dans le guidage de l’observation.


9. Rationalisme et relativisme

9.1 Les deux positions extrêmes

RationalismeRelativisme
Le critèreIl existe un critère simple, éternel, universel, ahistorique pour évaluer les théories rivalesIl n’y en a pas. Ce qui est jugé meilleur varie d’un individu ou d’une communauté à l’autre
FormulationsInductiviste : le degré d’appui inductif. Falsificationiste : le degré de falsifiabilité d’une théorie non falsifiéeLa maxime de Protagoras : « l’homme est la mesure des choses » (individus) · Kuhn : « il n’y a aucune autorité supérieure à l’assentiment du groupe intéressé » (communautés)
Les butsLa vérité, la rationalité et donc la science sont intrinsèquement bonnesIls dépendent de ce que valorise la communauté : la maîtrise matérielle de la nature est prisée en Occident capitaliste, peu considérée là où le savoir vise le bonheur ou la paix
DémarcationClaire : est science ce qui satisfait le critère (l’astrologie n’est pas induite des faits ; le marxisme n’est pas falsifiable)Arbitraire et secondaire. Pour les newtoniens, lier les marées à la Lune était de la bonne science ; Galilée y voyait du mysticisme occulte
Pour comprendre un choixIl suffit d’appliquer le critèreIl faut la psychologie (individus) ou la sociologie (groupes)

9.2 Le verdict de Chalmers, en une phrase

⭐⭐⭐ « Lakatos visait à donner un point de vue rationaliste de la science mais a échoué, alors que Kuhn niait qu’il visait à donner un point de vue relativiste mais en a néanmoins donné un. »

Pourquoi Lakatos échoue. Sa rhétorique est nettement rationaliste : le problème central est « d’établir des conditions universelles déterminant qu’une théorie est scientifique » ; sans critère, « la vérité se trouverait dans le pouvoir », le changement scientifique devient de la « psychologie de foule » et le progrès consiste « à rallier le camp du plus fort ». Il veut « endiguer la pollution intellectuelle ». Mais :

  • son critère est une conjecture testable sur l’histoire de la physique — ce qui est honnête (Worrall et le rejet de la théorie ondulatoire de Thomas Young le confirment) ;
  • ⚠️ il ne guide pas les scientifiques, et Lakatos le reconnaît : « on peut rationnellement s’attacher à un programme qui dégénère jusqu’à ce qu’il soit vaincu par un rival, et même après ». Sa méthodologie « est plus un guide pour l’historien des sciences que pour le scientifique » ;
  • il présuppose ce qu’il devait démontrer : que la physique est le paradigme de la rationalité et supérieure à tout ce qui ne partage pas ses caractéristiques.

Pourquoi Kuhn est relativiste malgré lui. Ses critères — précision de la prédiction, nombre de problèmes résolus, simplicité, étendue, compatibilité — sont les valeurs de la communauté, à spécifier « en dernière analyse » de façon psychologique ou sociologique. Kuhn nie être relativiste, en invoquant la capacité à résoudre des énigmes. Chalmers n’accepte pas :

  • Kuhn admet lui-même que ces considérations ne sont « ni individuellement ni collectivement obligatoires » et que « les considérations esthétiques peuvent parfois être décisives » ;
  • un problème dépend lui-même d’un paradigme. L’exemple préféré de Chalmers : la détermination des poids atomiques au xixe siècle, problème majeur à l’époque, mais qui, vu du xxe (les isotopes), « apparaît comme ayant aussi peu d’intérêt que la détermination du poids moyen d’une collection de bouteilles, dont certaines sont pleines et d’autres plus ou moins vides » (F. Soddy) ;
  • Kuhn refuse par ailleurs sans ambiguïté l’idée d’un progrès vers la vérité ;
  • « Il n’y a pas d’algorithme neutre pour le choix d’une théorie. »

⭐⭐ Le point commun des deux, et c’est la critique la plus forte de Chalmers : ni Kuhn ni Lakatos ne montrent que la science est supérieure aux autres domaines — ils le présupposent. Kuhn va jusqu’à écrire que si une théorie de la rationalité entre en conflit avec la science, c’est la théorie de la rationalité qu’il faut changer. Feyerabend note que Lakatos répond à « Qu’est-ce que la science ? » mais jamais à « Qu’est-ce que la science a de si formidable ? ».

9.3 Changer les termes du débat

⭐⭐ Tout le débat porte sur les jugements que des individus ou des groupes portent sur les théories. Mais une théorie ne pourrait-elle pas être meilleure qu’une autre même si personne ne le juge ainsi ? Les individus et les groupes ne se trompent-ils jamais ? D’où la voie du chapitre 10 : analyser la science par ses propres caractéristiques, indépendamment de ce que pensent les individus ou les groupes.


10. L’objectivisme

10.1 L’individualisme et son impasse

Individualisme : la connaissance est un agencement de croyances situées dans l’esprit ou le cerveau des individus. « Le savoir est une croyance vraie convenablement prouvée » (D.M. Armstrong).

⚠️ Le problème : la régression infinie, qui remonte à Platon. Justifier la première loi de Kepler par les lois de Newton, c’est devoir justifier Newton ; le justifier par l’expérience, c’est devoir justifier l’expérience… Il faudrait des énoncés qui se justifient d’eux-mêmes, des fondements. D’où les deux traditions rivales :

Rationalisme classique (Descartes)Empirisme classique (Locke)
Les fondements sont accessibles à l’esprit : des axiomes vrais de façon claire et distincteLes fondements sont accessibles aux sens
Modèle : la géométrie euclidienne (« deux points ne peuvent être reliés que par une seule ligne droite » — ⚠️ certains axiomes sont d’ailleurs faux à la lumière de la relativité générale)Le savoir se construit ensuite par inférence inductive. L’inductivisme du chapitre 1 est une forme d’empirisme

⚠️ Ne pas confondre ce « rationalisme classique » avec le rationalisme du chapitre 9. Chalmers le signale lui-même en note.

10.2 L’objectivisme

⭐⭐ Définition : le point de vue selon lequel des composantes du savoir — des propositions simples aux théories complexes — ont des propriétés et des caractéristiques qui dépassent les croyances et les degrés de connaissance des individus qui les conçoivent. « La connaissance est traitée comme quelque chose d’extérieur à l’esprit des individus, et non comme quelque chose d’intérieur. »

Cas simples : « mon chat et moi vivons dans une maison où n’habite aucun animal » a la propriété d’être contradictoire, que quiconque s’en aperçoive ou non. Dans un procès pour meurtre, la contradiction entre deux dépositions existe même si l’avocat ne la découvre jamais.

Cas scientifiques — les trois exemples clés :

CasCe qu’il prouve
Poisson et FresnelPoisson découvre et démontre que la théorie ondulatoire de Fresnel prédit une tache brillante au centre de l’ombre d’un disque illuminé — conséquence dont Fresnel n’avait pas eu conscience
⭐⭐ Maxwell et les ondes radioMaxwell voulait une explication mécanique de l’électromagnétisme par un éther. Il ignora jusqu’à sa mort que sa théorie prédisait les ondes radio ; c’est Fitzgerald, en 1881 (deux ans après sa mort), qui le démontra. Pis : sa théorie était la première pierre de la ruine du programme mécaniste qu’il défendait avec acharnement. « Le programme de réduction de l’électromagnétisme à la mécanique d’un éther était condamné dès son origine »
Lorentz et HertzPendant que les maxwelliens cherchaient des modèles d’éther, Lorentz et Hertz montrèrent qu’on pouvait développer la théorie sans éther, en étudiant les champs eux-mêmes — voie qui mena à la relativité restreinte. Cette opportunité « était déjà présente dans les écrits de Maxwell en tant qu’opportunité objective »

⭐⭐⭐ Le nichoir de Popper, l’image à retenir. Le nichoir dans le jardin représente une situation à problème et une opportunité qui existent objectivement. Un jour, des oiseaux la saisiront et y feront leur nid. Le problème et l’opportunité existent pour les oiseaux, qu’ils y répondent ou non. C’est ce qui explique les découvertes simultanées — la conservation de l’énergie, « découverte » en 1840 par plusieurs savants travaillant indépendamment.

10.3 La science comme pratique sociale

Une science n’est pas seulement un ensemble de propositions : c’est aussi un ensemble de techniques pour formuler, exprimer et tester. « Une science se développe un peu comme on construit une cathédrale : elle résulte de la collaboration de nombreux travailleurs qui mettent en commun leurs savoir-faire » (J.R. Ravetz).

Deux traits généraux de la physique depuis Galilée :

  1. Elle inclut l’EXPÉRIENCE — « une interaction planifiée, guidée par une théorie, avec la nature ». Une situation artificielle est construite pour explorer et tester la théorie. Ce type de pratique n’existait pas dans la physique d’avant Galilée. (Ce point servira d’argument décisif contre l’instrumentalisme aux chapitres 13-14.)
  2. Ses théories s’expriment en termes mathématiques — décomposition d’un vecteur en ses composantes (Galilée), décomposition de Fourier… Une différence essentielle entre les théories ondulatoires de Young et de Fresnel était que Fresnel disposait des techniques mathématiques adaptées.

Et la confiance de l’expérimentateur ne suffit pas : ses résultats doivent survivre aux tests de ses collègues, puis des referees des revues, puis à une échelle plus vaste — et peuvent encore être rejetés. Une découverte expérimentale est le produit d’une activité sociale complexe, pas la croyance d’un individu.

10.4 Popper, Lakatos, Marx

⭐⭐ Popper, dans La Connaissance objective, distingue la connaissance au sens subjectif (un état d’esprit, une disposition à réagir) et au sens objectif (« problèmes, théories et arguments en tant que tels »). Et sa formule : « La connaissance au sens objectif est connaissance sans connaisseur ; elle est connaissance sans sujet connaissant. »

Lakatos parle du « clivage entre la connaissance objective et ses reflets distordus dans les esprits des individus », et écrit : « une théorie peut être pseudo-scientifique même si elle est éminemment plausible et si chacun y croit, et elle peut être scientifiquement valable même si elle est incroyable et si personne n’y croit ». L’histoire interne d’une science est « l’histoire d’une science désincarnée ».

Marx, enfin, applique l’objectivisme à la société entière : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. » Comme le physicien, l’individu qui veut changer la société est confronté à une situation objective qui limite ses choix et infléchit l’issue de ses actes.


11. La position de Chalmers (1) : une vision objectiviste du changement de théorie

11.1 Pourquoi Lakatos ne rend pas compte du changement de théorie

Chez Lakatos, tout passe par des décisions : le noyau dur est irréfutable « par décision méthodologique de ses protagonistes », l’heuristique positive est un « plan préconçu » adopté. ⚠️ Trois objections :

  1. Les scientifiques des deux derniers siècles ne pouvaient pas connaître une méthodologie inventée récemment — Lakatos lui-même signale le gouffre entre la méthode que Newton a formulée et celle qu’il a suivie en pratique.
  2. La méthodologie de Lakatos, de son propre aveu, ne dicte aucun choix.
  3. Faire du changement de théorie l’effet de décisions conscientes, c’est ignorer le « clivage entre le savoir objectif et ses reflets distordus dans les esprits ».

⭐⭐ La manœuvre décisive de Chalmers : SÉPARER le CHANGEMENT de théorie du CHOIX de théorie. Le choix est affaire d’individus ; le changement, non.

11.2 Le degré de fécondité

⭐⭐⭐ Définition : le degré de fécondité d’un programme est le conglomérat d’opportunités objectives de développement qu’il contient à une étape donnée — via les techniques théoriques, mathématiques et expérimentales disponibles. C’est une propriété objective du programme, que les savants en aient conscience ou non.

Différence avec Lakatos : l’heuristique positive est une politique consciemment adoptée ; le degré de fécondité ne dépend de la conscience de personne.

ComparaisonVerdict
GaliléeStillman Drake : il a le premier relié mathématiques, physique et astronomie, toujours tenues pour séparées, « ouvrant des champs nouveaux de recherche »
Einstein vs Lorentz, 1905 (étude de Zahar)Einstein l’emporte : ses assertions très générales sur l’espace et le temps ouvrent des voies dans de nombreux domaines ; Lorentz reste ancré sur l’électromagnétisme
Newton (corpusculaire) vs Young (ondulatoire), 1810 (étude de Worrall)Le corpusculaire l’emporte, parce que la mécanique des milieux élastiques était moins développée que celle des corps rigides

Les quatre objections, et les réponses de Chalmers :

ObjectionRéponse
(i) Trop vague pour une mesure quantitativeConcédé. Mais des comparaisons qualitatives suffisent — comme pour le degré de falsifiabilité de Popper, qui se compare sans se mesurer
(ii) Plus une théorie est vague, plus elle serait fécondeNon. Une opportunité doit se traduire précisément en techniques disponibles, et viser des prédictions nouvelles
(iii) On ne voit les opportunités qu’une fois saisiesNon : voici des opportunités non saisies. ⭐ Archimède (balance, centres de gravité, hydrostatique) offrait des techniques extensibles à la dynamique — inexploitées pendant des siècles. ⭐⭐ Et la question de V. Ronchi : les verres de lunettes apparaissent entre 1280 et 1285 ; le premier télescope en 1590. « Pourquoi trois siècles furent-ils nécessaires pour placer un verre de lunette devant un autre ? »
(iv) On ne juge la fécondité qu’avec le reculAccordé — et c’est la force de la thèse. Le fait que les scientifiques n’aient pas besoin d’être conscients du degré de fécondité est précisément ce qui rend possible une vision objectiviste

11.3 La thèse, et sa condition

⭐⭐ L’hypothèse sociologique : dans la société où la physique est pratiquée, il existe des savants avec les savoir-faire, les ressources et les états d’esprit appropriés pour développer cette science.

La thèse : si cette hypothèse est satisfaite, alors une opportunité objective finira, tôt ou tard, par être saisie. Donc un programme au degré de fécondité plus élevé tendra à évincer son rival — même si la majorité des savants choisit le programme le moins fécond. Dans ce cas, la minorité rencontrera le succès et la majorité « se démènera en vain pour tirer parti d’opportunités qui n’existent pas ».

L’analogie des deux jardins (extension du nichoir de Popper) : un jardin muni de nombreux nichoirs et un jardin identique sans nichoirs, tous deux visités par des oiseaux. Au bout de quelques mois, beaucoup plus d’oiseaux auront niché dans le premier. « Il n’est nul besoin d’en référer aux décisions des oiseaux ni à la rationalité de ces décisions pour aboutir à une explication. »

Et François Jacob : « Bien souvent, si une observation n’est pas faite ici aujourd’hui, elle le sera là demain. »

⚠️ Fécondité ne suffit pas. La théorie des tourbillons de William Thomson (les atomes comme tourbillons dans un éther parfait) offrait de vastes perspectives, saluées par Maxwell — elle n’aboutit à rien. Il faut donc compléter par une évaluation objective des prédictions nouvelles effectivement produites.

11.4 Les précautions de Chalmers

⚠️ À dire au jury pour montrer qu’on a lu le chapitre en entier :

  1. Chalmers ne dit pas que la science progresse toute seule, sans intervention humaine : « sans [les scientifiques], la physique n’existerait tout bonnement pas ».
  2. Il ne dit pas que les scientifiques devraient choisir le programme le plus fécond — ils ne sont généralement pas en position d’en juger.
  3. L’hypothèse sociologique n’est pas toujours satisfaite. Elle ne l’était pas dans l’Europe médiévale, et Chalmers pense qu’elle est en perte de vitesse aujourd’hui : l’influence des gouvernements et des monopoles industriels sur le financement fait que certaines opportunités objectives ne sont pas saisies.
  4. Sa thèse vaut sur le long terme — l’échelle à laquelle un énoncé comme « la théorie d’Einstein a remplacé celle de Lorentz » a un sens. À très court terme, la personnalité des savants et leurs modes de communication comptent.

12. Feyerabend et la théorie anarchiste de la connaissance

12.1 « Tout est bon »

⭐⭐⭐ Feyerabend, cité par Chalmers : « L’idée que la science peut, et doit, être organisée selon des règles fixes et universelles est à la fois utopique et pernicieuse. […] Toutes les méthodologies ont leurs limites, et la seule “règle” qui survit, c’est : Tout est bon. »

Elle est utopique parce qu’elle suppose une conception trop simple des aptitudes humaines ; pernicieuse parce qu’elle n’augmente nos qualifications professionnelles « qu’aux dépens de notre humanité » ; et préjudiciable à la science parce qu’elle la rend « moins facilement adaptable et plus dogmatique ».

Feyerabend voit en Lakatos un « compère anarchiste », précisément parce que sa méthodologie ne fournit pas de règles de choix.

12.2 Ce que « tout est bon » ne veut PAS dire

⚠️ Le piège d’examen. Chalmers cite un texte de Feyerabend antérieur de dix ans, sur la distinction entre le penseur respectable et l’extravagant :

La distinction ne tient pas au fait que l’un proposerait des directions plausibles et l’autre des choses absurdes — « nous ne savons jamais à l’avance si une théorie aura un avenir ». Elle tient à la nature de la recherche entreprise une fois le point de vue adopté. L’extravagant se contente de défendre sa position « sous sa forme originelle, non développée, métaphysique » et ne la teste jamais sur les cas favorables à ses adversaires. Si quelqu’un veut redonner sa chance à Aristote, soit — mais qu’il élabore une nouvelle dynamique, qu’il affronte les difficultés, qu’il l’adapte à l’astronomie et à la microphysique d’aujourd’hui.

🔑 Conclusion de Chalmers : pour contribuer à la physique, on n’a pas besoin de connaître les méthodologies contemporaines — mais il faudra apprendre un peu de physique. « Cela n’arrive pas, en science, que tout soit bon, sans restriction. »

Et surtout : la critique de Feyerabend vise les méthodologies en tant qu’elles guident les choix. Or Chalmers a séparé le choix du changement au chapitre 11. Sa propre thèse n’est donc pas atteinte.

12.3 L’incommensurabilité et le subjectivisme

Feyerabend tire l’incommensurabilité de la théorie-dépendance de l’observation. Deux théories rivales peuvent être si éloignées qu’on ne peut même pas formuler les concepts fondamentales de l’une dans les termes de l’autre.

L’exemple : mécanique classique vs relativité.

Mécanique classique (lue de façon réaliste)Relativité (lue de façon réaliste)
Forme, masse, volume sont des propriétés intrinsèques des objetsCe sont des relations entre un objet et un système de référence
Elles ne changent que par interaction physiqueElles changent sans aucune interaction, par simple changement de référentiel

Autres couples incommensurables cités : quantique / classique · théorie de l’impetus / mécanique newtonienne · matérialisme / dualisme esprit-matière.

⚠️ Incommensurable ne veut pas dire incomparable. On peut confronter les deux théories à des situations observables, chacune interprétée dans ses propres termes ; on peut regarder si elles sont linéaires, cohérentes, si leurs approximations sont sûres ou audacieuses.

⭐⭐ Mais Feyerabend conclut au subjectivisme : ce qui reste, « ce sont les jugements esthétiques, les jugements de goût, les préjugés métaphysiques, les désirs religieux, bref ce sont nos désirs subjectifs ».

La double réponse de Chalmers :

  1. Les jugements subjectifs ne sont pas hors d’atteinte de l’argumentation rationnelle : on peut montrer qu’une préférence est incohérente ou qu’elle a des conséquences malvenues. Ils ne sont « ni sacro-saints ni simplement donnés » — ils sont ouverts à la critique et à la modification par les conditions matérielles.
  2. Surtout : l’objection ne touche que le CHOIX. L’étude de Zahar sur Einstein vs Lorentz, relue objectivement, explique le remplacement sans recourir aux préférences, et malgré l’incommensurabilité partielle des deux théories.

12.4 La science n’est pas nécessairement supérieure

Feyerabend contre Lakatos : ses « reconstructions rationnelles » tiennent pour acquise la « sagesse scientifique fondamentale » « sans pour autant démontrer qu’elle est supérieure à la “sagesse fondamentale” des sorcières et des mages ». Les rationalistes critiques étudient la science en détail, mais traitent le marxisme et l’astrologie par « un examen superficiel et des arguments expéditifs ».

Il faut donc étudier chaque forme de savoir en elle-même, par ses « traces historiques — des manuels, des papiers originaux, des comptes rendus de réunions et de conversations privées, des lettres ». ⭐ Et l’on ne peut même pas exiger d’avance qu’elle se conforme à la logique classique : la mécanique quantique pourrait révéler un type de logique nouveau et avantageux. (⚠️ Chalmers ajoute : la découverte de contradictions aux conséquences indésirables — une théorie qui prédirait chaque événement et son démenti — resterait une critique sérieuse.)

Chalmers accepte le principe — et l’utilise autrement.

  • Son exemple à lui : pendant deux millénaires les philosophes ont débattu de la possibilité d’appliquer les mathématiques au monde physique (platoniciens pour, aristotéliciens contre). Galilée a tranché non par un argument philosophique, mais en le faisant.
  • ⚠️ Là où il s’écarte de Feyerabend : le vrai danger, hic et nunc, n’est pas le vaudou ni l’astrologie — ce n’est pas un problème pressant de notre société, et nous ne sommes pas en situation de « choisir librement » entre la science et le vaudou. Le danger est l’invocation d’une « méthode scientifique » grossièrement empiriste et inductiviste dans les sciences sociales, au service de théories qui servent à manipuler la société en surface (études de marché, psychologie du comportement) plutôt qu’à la comprendre et à la transformer.

12.5 La liberté de l’individu — et la critique de Chalmers

Feyerabend défend une « attitude humaniste » empruntée à John Stuart Mill (Sur la liberté). Il veut « libérer la société du pouvoir d’étranglement d’une science idéologiquement pétrifiée, exactement comme nos ancêtres nous ont libérés du pouvoir d’étranglement de la vraie-et-unique-religion ». Sa formule choc :

⭐ « Il y a une séparation entre l’Église et l’État, il n’y a pas de séparation entre l’État et la Science. » Un Américain peut choisir sa religion, mais ne peut pas exiger que ses enfants apprennent la magie plutôt que la science.

Dans sa société libre, la science serait étudiée comme phénomène historique « en même temps que d’autres contes de fées tels que les mythes des sociétés “primitives” », et l’État serait idéologiquement neutre.

⭐⭐⭐ La critique de Chalmers : cette liberté est purement NÉGATIVE (absence de contrainte) et néglige la face positive — ce à quoi les individus ont réellement accès dans une structure sociale. Limiter la liberté d’expression à l’absence de censure, c’est oublier de demander qui a accès aux moyens d’information.

L’argument de Hume contre le contrat social de Locke, cité par Chalmers :

« Peut-on affirmer sérieusement qu’un pauvre paysan, qu’un artisan qui ne connoît ni les langues ni les mœurs des pays étrangères, & qui [vit] au jour la journée de ce qu’il gagne par son travail, peut-on dire qu’un tel homme soit libre de quitter son pays natal ? J’aimerois autant dire qu’un homme que l’on a embarqué pendant qu’il dormoit reconnoît volontairement l’autorité du capitaine de vaisseau ; & pourquoi non, n’a-t-il pas la liberté de sauter dans la mer, & de se noyer ? »

Feyerabend en est d’ailleurs partiellement conscient, notant que le scientifique « est encore restreint par les caractéristiques de ses instruments, la somme d’argent disponible, l’intelligence de ses assistants… d’innombrables contraintes physiques, physiologiques, sociologiques et historiques ».

⭐⭐⭐ La formule finale, à retenir absolument (John Krige) : « TOUT EST BON signifie, pratiquement, TOUT SE MAINTIENT. » Suivre chacun ses inclinations personnelles mène à une situation où ceux qui ont déjà accès au pouvoir le garderont.


13. Réalisme, instrumentalisme et vérité

13.1 Les deux positions

RéalismeInstrumentalisme
Ce que fait une théorieElle décrit ce à quoi ressemble réellement le mondeElle relie deux séries d’états observables. C’est un instrument
La théorie cinétiqueLes gaz sont réellement constitués de molécules en mouvement aléatoireLes molécules sont des fictions commodes pour relier les propriétés observables
L’électromagnétismeIl existe réellement des champs obéissant aux équations de MaxwellChamps et charges sont des fictions utiles
Ce qui existeLe monde existe indépendamment de nous ; les théories vraies le décrivent correctementAmpèremètres, limaille de fer, planètes et rayons lumineux existent. Électrons, champs magnétiques, épicycles et éther n’ont pas besoin d’exister
La véritéNotion centrale, et objective : une théorie peut être vraie même si personne n’y croit (Popper contre le relativisme)Réservée aux descriptions de l’observable ; les constructions théoriques se jugent à leur utilité

13.2 Deux critiques de l’instrumentalisme naïf

  1. ⭐⭐ Sa distinction observation / théorie ne tient pas. Le chapitre 3 l’a montré : planètes, rayons lumineux, métaux et gaz sont déjà des concepts théoriques. La vitesse que l’instrumentaliste attribue tranquillement aux boules de billard suppose la limite mathématique ; le concept même de boule de billard suppose l’individualité et la rigidité.
  2. ⭐⭐ Les prédictions nouvelles l’embarrassent. Comment des fictions pures pourraient-elles mener à découvrir des phénomènes ?
    • Les anneaux de Kekulé (benzène), qu’il tenait pour des fictions utiles, sont aujourd’hui vus presque « directement » au microscope électronique ;
    • les molécules de la théorie cinétique se manifestent dans le mouvement brownien ;
    • Hertz finit par reconnaître qu’il avait produit les champs de Maxwell « d’une façon visible et presque tangible ».

⭐⭐⭐ L’exemple historique décisif : Osiander contre Galilée. Osiander, auteur de la préface Des révolutions des orbes célestes, écrit qu’il n’est « pas nécessaire que ces hypothèses soient vraies ou même vraisemblables ; une seule chose suffit : qu’elles offrent des calculs conformes à l’observation ». C’est l’instrumentalisme, et il est prudent : il évite les controverses avec la chrétienté, la métaphysique aristotélicienne, et les objections physiques. Galilée, lui, est réaliste — on raconte qu’après son abjuration il tapa le sol et murmura : « Et pourtant, elle tourne. »

Et ce sont précisément les problèmes soulevés par l’attitude réaliste qui ont produit une optique et une mécanique meilleures. L’attitude réaliste est à préférer parce qu’elle ouvre davantage d’opportunités de développement.

13.3 La vérité-correspondance et ses difficultés

L’idée est simple : « le chat est sur le tapis » est vrai s’il correspond aux faits.

Tarski a montré comment éviter les paradoxes (le paradoxe du menteur ; la carte dont une face dit « la phrase de l’autre face est vraie » et l’autre « la phrase de l’autre face est fausse ») : il faut distinguer le langage-objet (ce dont on parle) et le métalangage (avec lequel on parle). C’est une avancée technique majeure en logique mathématique — mais Tarski lui-même juge son résultat « épistémologiquement neutre ».

⚠️ Popper croit pouvoir s’en servir, mais tout ce qu’il propose est : « “la neige est blanche” correspond aux faits si et seulement si la neige est effectivement blanche ». Chalmers : ces formulations sont « si manifestement évidentes qu’elles relèvent simplement de la pédanterie de philosophe ». La vraie question est : la notion de vérité du sens commun convient-elle à la science ? Réponse : non, pour cinq raisons.

#La difficultéLe développement
1On ne peut parler des faits qu’avec les concepts de la théorieDire que « le chat est sur le tapis » correspond au chat sur le tapis, c’est utiliser deux fois les concepts « chat » et « tapis ». Les faits ne sont pas accessibles sans référence à une théorie
2⭐⭐ Les lois portent sur des TENDANCES TRANSFACTUELLES, non sur des conjonctions d’événements (Roy Bhaskar)Parce que la physique inclut l’expérience, et que les expériences sont provoquées par des agents humains dans des systèmes approximativement clos. Mais les lois testées existent en dehors de toute action humaine : je peux perturber une expérience, je ne bouleverse pas les lois de la nature. Exemple : la première loi de Newton, qu’Alexandre Koyré décrit comme « l’explication du réel par l’impossible » — aucun corps ne l’a jamais parfaitement illustrée, et pourtant, si elle est correcte, tous les corps lui obéissent. « Le but de l’expérimentation est de leur donner cette chance »
3⭐⭐ L’absence de convergence dans l’histoire (Kuhn)La lumière a été décrite comme un courant de particules, puis comme une onde, puis comme ni l’un ni l’autre. Comment y voir un rapprochement vers ce à quoi le monde ressemble réellement ?
4Les formulations équivalentesL’électromagnétisme classique se formule soit en champs occupant l’espace, soit en charges et courants agissant à distance par des potentiels se propageant à la vitesse de la lumière. Le tenant de la correspondance doit dire lequel des deux existe réellement — et n’a aucun moyen de répondre
5Nos théories sont des productions socialesElles changent ; le monde physique, non. Si la science atteignait la « vérité absolue », elle deviendrait brusquement quelque chose qui n’aurait plus rien d’une création humaine. « Cela m’apparaît hautement improbable »

13.4 La vérisimilarité de Popper, et son échec

Popper reconnaît qu’il lui faut donner un sens à l’approximation vers la vérité : Newton et Galilée sont faux, Einstein est vraisemblablement faux, et pourtant Newton serait « plus proche de la vérité » que Galilée. Sa solution : comparer le contenu de vérité (les conséquences vraies) et le contenu de fausseté (les conséquences fausses).

⭐⭐⭐ L’objection de Chalmers, décisive. La théorie de Newton attribue au monde la propriété « masse », qui n’existe plus chez Einstein (où la masse est une relation entre un système et un référentiel). Ces conceptions périmées de masse, force, espace et temps « se transmettent à toutes ses conséquences déductives ». Donc, strictement parlant, le contenu de vérité de la théorie de Newton est NUL — comme celui de toutes les théories mécaniques avant Einstein. Et celui d’Einstein pourra se révéler nul après une future révolution. La tentative de Popper tombe à l’eau.

⚠️ Le sauvetage possible est pire que le mal : si l’on ajoute à Newton des procédures pratiques de mesure, une large classe de ses prédictions interprétées comme des lectures d’aiguilles et d’horloges se révèle correcte, et le contenu de vérité cesse d’être nul. Mais c’est un repli INSTRUMENTALISTE, en conflit direct avec les intentions réalistes de Popper — pour qui « ce que nous essayons de faire en science est de décrire et d’expliquer la réalité ».


14. La position de Chalmers (2) : le réalisme non figuratif

14.1 Le cas Newton–Einstein, correctement traité

Vue à travers Einstein, la théorie de Newton ne correspond pas aux faits. Alors :

  • On ne peut pas s’en tirer par l’instrumentalisme : l’argument de Bhaskar l’interdit. Pendant plus de deux siècles, la physique newtonienne a eu l’expérimentation pour composante essentielle ; l’analyser comme un système de corrélations entre événements « ne rendrait pas justice à la théorie de Newton et n’expliquerait pas les travaux expérimentaux poursuivis pendant deux siècles ».
  • Mais on peut montrer, depuis Einstein, que Newton s’applique approximativement. Si la vitesse d’un système est petite, sa masse est à peu près la même dans tous les référentiels d’un ensemble ; on ne se trompe donc pas beaucoup en la traitant comme une propriété plutôt qu’une relation, et la conservation de la quantité de mouvement newtonienne reste valable à un haut degré d’approximation.

14.2 La thèse

⭐⭐⭐ Le réalisme non figuratif. Le monde physique est tel que nos théories physiques actuelles lui sont applicables à un degré ou à un autre, et en général à un degré supérieur à celui des théories précédentes. Le but de la physique est d’établir les limites d’application des théories actuelles et de développer des théories applicables au monde avec un plus grand degré d’approximation, dans une plus grande variété de circonstances.

Il est réaliste en deux sens :

  1. Le monde physique est ce qu’il est, indépendamment de la connaissance que nous en avons, et « quoi que puissent en penser les individus ou les groupes ».
  2. Dans la mesure où les théories sont applicables au monde, elles le sont toujours — dans et hors de toute situation expérimentale. Elles sont plus que des affirmations sur des corrélations entre énoncés d’observation.

Il est non figuratif en un sens : il ne contient pas de théorie de la correspondance de la vérité avec les faits.

⭐⭐ « Nous pouvons évaluer nos théories selon le critère de leur degré de réussite à saisir un aspect du monde, mais nous ne pouvons pas aller au-delà et évaluer le degré auquel elles parviennent à décrire le monde tel qu’il est réellement, pour la bonne raison que nous n’avons pas accès au monde indépendamment de nos théories d’une façon qui nous permettrait de juger l’adéquation de ces descriptions. »

🔑 La riposte de Chalmers à ceux que cela heurte : ceux qui défendent la correspondance sont obligés de rendre intelligibles « ce qu’ont dit Newton des particules de lumière, Maxwell de l’éther et Schrödinger des fonctions d’onde ».

14.3 Ce que la position évite

Elle évite les écueils du réalisme standardElle évite les écueils de l’instrumentalisme
Les théories successives de la lumière n’ont pas à être des descriptions de plus en plus finesElle ne recourt pas à la distinction observationnel / théorique
Les formulations équivalentes avec des « images » très différentes cessent de poser problèmeElle fait la part belle à l’expérience
Elle s’accorde avec le fait que les théories sont des productions sociales sujettes à des changements radicaux — même si leur prise sur le monde, lui, n’est pas socialement déterminéeLes prédictions nouvelles s’expliquent : si le monde est tel que nos théories lui sont applicables, étudier leur applicabilité à des domaines nouveaux conduit à des découvertes
Elle n’est pas conservatrice : elle exige de déterminer le domaine d’application par une batterie complète de tests, et reconnaît qu’une théorie nouvelle fait mieux connaître le domaine d’application de l’ancienne

« Du point de vue du réalisme non figuratif, il n’y a pas de fin au progrès de la physique. » Quelle que soit l’étendue du domaine d’application de nos théories, la possibilité reste toujours ouverte de les développer plus profondément, plus largement, ou sur de nouveaux fronts.

14.4 Le titre du livre est une mauvaise question

⭐⭐⭐ La conclusion la plus forte du livre. « Il me semble maintenant que la question qui constitue le titre de ce livre est à la fois trompeuse et présomptueuse. Elle présuppose l’existence d’une catégorie unique, la “science”, et amène à penser que les différents domaines du savoir — la physique, la biologie, l’histoire, la sociologie — n’ont d’autre alternative que de se situer soit à l’intérieur soit à l’extérieur de cette catégorie. Je ne sais comment une telle caractérisation générale de la science peut être établie ou défendue. Les philosophes ne possèdent pas le moyen de légiférer sur le critère à satisfaire. »

Ce qu’il faut faire à la place — et ce n’est pas renoncer à critiquer : analyser chaque domaine pour ce qu’il est, en demandant

1. quels sont ses buts (qui peuvent différer de ce qu’on imagine) · 2. quels moyens il utilise pour y parvenir · 3. quel degré de succès il atteint.

On peut alors critiquer ses buts, examiner si ses méthodes leur conviennent, chercher de meilleurs moyens. « Nous n’avons pas besoin d’un référent général, la “science”, pour y inclure ou en exclure tout domaine du savoir. »

⚠️ Chalmers rappelle que sa propre conception s’appuie sur deux traits de la physique depuis Galilée : elle inclut l’expérimentation (d’où le rejet de l’instrumentalisme) et elle a connu des changements révolutionnaires (d’où le rejet de la correspondance). Rien ne dit que la physique ne changera pas encore de caractère.

14.5 En quoi Chalmers est, et n’est pas, relativiste

Il l’estIl ne l’est pas
Il n’y a pas de critère absolu de jugement : pas de catégorie générale « science », pas de concept de vérité comme butSon objectivisme : les individus sont confrontés à une situation objective qui a ses caractéristiques propres, qu’ils le veuillent ou non, qu’ils en aient conscience ou non
Les jugements sur les buts sont relatifs à une situation sociale : le plaisir esthétique d’une branche absconse de logique peut valoir beaucoup dans une classe privilégiée d’une société opulente et peu aux yeux d’une classe opprimée du tiers mondeLes actions ont des conséquences qui dépendent du caractère objectif de la situation et s’éloignent souvent des intentions de l’acteur
La maîtrise technologique de la nature est cruciale là où les problèmes sociaux l’exigent, et devrait l’être moins dans notre société où ces problèmes semblent « exacerbés plutôt qu’aplanis » par elleUne théorie peut atteindre certains objectifs mieux qu’une autre, indépendamment de ce qu’en jugent les individus

L’exemple féodal / capitaliste, qui montre qu’on peut analyser les buts eux-mêmes objectivement : en économie capitaliste, l’accroissement de la maîtrise technologique est une nécessité — le capitaliste qui n’y parvient pas est éliminé du marché et acculé à la faillite. Dans la société féodale, une communauté techniquement en retard n’était pas ruinée, elle se contentait d’un niveau de vie inférieur. « Ce type d’analyse des buts ne fait aucune part aux jugements ni aux valeurs des individus. »

⚠️ Mais les jugements individuels comptent quand même : tout changement, théorique ou social, résulte uniquement des actes d’individus ou de groupes. Ce que dit Chalmers, c’est seulement que le changement ne doit pas être compris uniquement, ni même principalement, comme le résultat de jugements humains.

14.6 « À quoi bon se casser la tête ? » — la conclusion politique

Chalmers admet que la philosophie des sciences n’est d’aucune aide aux scientifiques. À quoi sert-elle donc ?

⭐⭐⭐ « La fonction la plus importante du questionnement que j’ai mené ici est de combattre ce que l’on pourrait appeler l’IDÉOLOGIE DE LA SCIENCE telle qu’elle fonctionne dans notre société. »

Elle sert à combattre deux excès symétriques :

⚔️ L’idéologie de la science⚔️ La réaction relativiste et individualiste
Utiliser le concept douteux de « science » et celui de « vérité » à l’appui d’une position conservatrice : le béhaviorisme qui traite les hommes comme des machines, l’usage intensif du QI dans l’enseignement — défendus au nom de la « méthode scientifique »« Il n’est pas vrai que tout point de vue soit aussi bon qu’un autre. » Pour transformer une situation, savoir ou société, il faut appréhender la situation et maîtriser les moyens de la transformation — et cela se fait généralement par la coopération
⚠️ Ce n’est pas l’apanage de la droite : les marxistes s’y réfèrent aussi quand ils s’obstinent à prouver que le matérialisme historique est une scienceLa politique du « tout est bon » doit être combattue parce qu’elle nous réduit à l’impuissance
Servir à éliminer ou supprimer des domaines d’étude : Popper contre le marxisme et Adler, Lakatos partant en croisade contre le marxisme et la sociologie contemporaine au nom de la « pollution intellectuelle »⭐⭐ Et la formule finale : « tout est bon veut dire, pratiquement, TOUT SE MAINTIENT. »

La méthode de remplacement, appliquée par exemple au marxisme : ne pas l’admettre ni le rejeter par conformité à un critère de scientificité, mais s’interroger sur ses buts, savoir dans quelle mesure ils ont été atteints, connaître les forces qui agissent sur son développement — puis évaluer si ce pour quoi il est conçu est souhaitable, si ses méthodes y parviennent, et quels intérêts il sert.


15. La synthèse : les positions en un tableau

PositionPoint de départCritère de scientificitéComment la science progresseFaille principale
Inductivisme naïfL’observation sans préjugésÊtre induit des faitsCumul : plus de faits → lois plus généralesProblème de l’induction ; l’observation dépend de la théorie
Falsificationisme naïf (Popper)Un problèmeÊtre falsifiableConjectures et réfutationsLes énoncés d’observation sont faillibles ; aucune falsification n’est concluante
Falsificationisme sophistiquéIdemÊtre plus falsifiable que sa rivale, et non ad hocConfirmation de conjectures audacieusesLe test met en jeu tout un réseau : on ne sait pas quelle prémisse est fausse
Programmes de recherche (Lakatos)Un noyau dur adoptéCohérence + prédictions nouvellesUn programme progressif évince un programme dégénérescentJugement seulement rétrospectif ; ne guide personne ; présuppose la supériorité de la physique
Paradigmes (Kuhn)Un paradigme partagéSoutenir une tradition de science normaleRévolutions : crise, puis conversion de la communautéRelativisme non assumé ; peu de théorie sociologique effective
Anarchisme (Feyerabend)Rien de fixeAucun — « tout est bon »Prolifération, persuasion, propagandeSubjectivisme ; liberté purement négative → « tout se maintient »
Objectivisme + réalisme non figuratif (Chalmers)Une situation objective et son degré de fécondité⚠️ Aucun critère général : chaque domaine se juge à ses buts, ses moyens, ses succèsLes opportunités objectives finissent par être saisies — indépendamment des décisionsVague assumé ; suppose une hypothèse sociologique qui peut ne pas être satisfaite

16. Les pièges du jury

Le piègeLa bonne réponse
« Chalmers est-il popperien ? »Non. Il a été formé dans « l’atmosphère dominée par les thèses de Popper », il lui doit beaucoup, mais il montre que Popper se trompait sur un grand nombre de points. Il ajoute cependant que « l’approche de Popper est infiniment meilleure que celle en vigueur dans la plupart des départements de philosophie que je connais »
« Chalmers nie-t-il l’existence du monde extérieur ? »Non — il le présuppose explicitement tout au long du livre : « il existe un monde unique, visible et indépendant des observateurs ». Son réalisme est non figuratif, pas anti-réaliste
« Dire que l’observation dépend de la théorie, n’est-ce pas dire qu’on voit ce qu’on veut ? »Non. « Nous ne pouvons pas voir uniquement ce qui nous plaît » ; et ce que nous voyons « reste à peu près stable dans des circonstances très variées »
« Le falsificationisme est-il réfuté ? »Ses limites sont établies (faillibilité, holisme, contre-exemples historiques), mais Chalmers ne parle jamais de réfutation décisive — il parle de fécondité comparée
« Kuhn dit-il que la science est irrationnelle ? »Il dit qu’il n’existe pas d’argument logiquement contraignant entre paradigmes, et que les arguments visent la persuasion. Il maintient qu’il y a progrès (résolution d’énigmes) et nie être relativiste — Chalmers le juge néanmoins relativiste
« “Tout est bon” veut dire qu’on peut faire n’importe quoi ? »Non. Même Feyerabend distingue l’extravagant du penseur respectable : ce qui compte, c’est le travail entrepris une fois la position adoptée
« La conclusion du livre est-elle relativiste ? »Non. « Il n’est pas vrai que tout point de vue soit aussi bon qu’un autre. » Le relativisme est combattu au même titre que l’idéologie de la science, parce qu’il réduit à l’impuissance
« À quoi sert la philosophie des sciences ? »⚠️ Pas à guider les scientifiques — Chalmers l’admet. À combattre les usages illégitimes des mots « science » et « méthode scientifique », dans les deux directions

17. Le mémo de dernière minute

1. L’INDUCTION NE SE JUSTIFIE PAS — ni par la logique (la dinde de Russell), ni par l’expérience (Hume : circularité), ni par la probabilité (fini ÷ infini = 0).

2. IL N’Y A PAS D’OBSERVATION PURE — la théorie précède l’observation, et les énoncés d’observation sont faillibles (Vénus, les étoiles carrées de Kepler).

3. IL N’Y A PAS DE FALSIFICATION CONCLUANTE — la science est bâtie sur pilotis dans un marécage, et un test met en jeu tout un réseau d’hypothèses (la parabole de Lakatos).

4. LES THÉORIES SONT DES STRUCTURES — noyau dur + ceinture protectrice (Lakatos) ou paradigme + science normale (Kuhn) ; les anomalies ne tuent pas.

5. LE SAVOIR A DES PROPRIÉTÉS OBJECTIVES — Maxwell ignorait les ondes radio contenues dans sa propre théorie ; le nichoir existe que l’oiseau y niche ou non.

6. LA QUESTION DU TITRE EST MAUVAISE — il n’y a pas de catégorie unique « science ». Chaque domaine se juge à ses buts, ses moyens et ses succès.

7. MAIS TOUT NE SE VAUT PAS — « tout est bon » veut dire, pratiquement, « tout se maintient ».